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mardi 3 mars 2020

Ils sont déchaînés

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YANN DIENER · 

La novlangue se développe très bien dans toutes les administrations, mais il semble qu’elle trouve un terrain particulièrement fertile dans les bureaux des agences régionales de santé, qui sont chargées de faire redescendre sur le terrain les éléments de langage produits par les génies du ministère de la Santé.
Un exemple édifiant : depuis le début de cette année, le minis­tère demande aux hôpitaux psychiatriques d’intensifier le recueil des «  données identifiantes » des patients : il s’agit pour les ­tutelles de pouvoir « chaîner le parcours du patient », voire de « chaîner les patients ».
Comment en sommes-nous arrivés là, à un tel vocabulaire ?
L’histoire officielle a retenu que c’est Philippe Pinel (1745–1826) qui a libéré les aliénés. En fait, c’est un des surveillants de l’asile de Bicêtre, un dénommé Jean-Baptiste Pussin, qui le premier a enlevé les chaînes qui entravaient les fous. Ayant constaté que les « aliénés » ne s’en portaient que mieux, Pinel initia un changement de regard sur la folie, en soutenant qu’on pouvait la comprendre et proposer un « traitement moral ».
Ensuite, au début du XXe siècle, Freud a montré qu’un savoir sur le délire et sur les symptômes est d’abord présent chez le patient. Et c’est au moment de la Seconde Guerre mondiale que François Tosquelles, un psychiatre catalan et répu­blicain réfugié en France, a remis en question la séparation entre les soignants et les soignés.

C’est une guerre qui est menée contre la parole

À l’hôpital de Saint-Alban (Lozère), il a libéré les patients des représentations et des chaînes signifiantes stigmatisantes, et ouvert un demi-siècle de psychiatrie humaniste, avec des pratiques qui se sont laissé chambouler par les questionnements cliniques et politiques des années 1970. Il y eut l’anti­psychiatrie, et le désaliénisme ; et puis il y eut une politique de secteur, qui permit d’organiser un accueil de proximité, dans des centres de consultation insérés dans la ville, pour éviter d’isoler les patients dans des asiles loin de chez eux, et pour permettre l’accueil de paroles singulières.
Ce dispositif fonctionnait très bien, mais il est systématiquement démantelé par les ministres de la Santé successifs depuis vingt ans. Sous couvert d’économies budgétaires, c’est une guerre qui est menée contre la parole. Le secteur et les intersecteurs de pédopsychiatrie : écrabouillés. La psychanalyse : jetée au bûcher de la Haute Autorité de santé. En plus du retour en force de la contention physique et des chambres d’isolement, ce sont maintenant des chaînes informatiques qui entravent le sujet et sa parole.
« Chaîner » est un terme importé directement du marketing. Il y a encore quelques mois, à l’hôpital, il était question de tracer le patient – comme de la viande de bœuf. On nous a ensuite demandé d’établir la « chaîne de soins ». Et puis je me souviens avoir lu – avec peine – un article exemplaire du glissement vers la marchandisation du soin, intitulé « Chaînage de données hospitalières de patients produites en routine avec leurs données issues du registre national d’identification des personnes physiques : retour d’expérience ».
Comme souvent dans la construction de la novlangue, il y a donc eu un écrasement sémantique : pour aller plus vite, les gestionnaires ont raccourci la phrase « il faut chaîner les données du patient », et dans les mails et les conversations, c’est devenu « il faut chaîner les patients ».
Pussin, reviens, ils sont devenus fous !

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