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lundi 10 octobre 2016

Toxicomanie : la première salle d’injection ouvre à Paris

LE MONDE  | Par François Béguin et Laetitia Clavreul
Une seringue.
Une seringue. DENIS BALIBOUSE / REUTERS
La mesure était réclamée depuis des années par les associations d’aide aux toxicomanes les plus précaires, qui s’injectent leur dose à la va-vite dans les toilettes publiques, les parkings, les halls d’immeuble ou directement sur les trottoirs de certains quartiers, comme celui de la gare du Nord, à Paris.
Alors que longtemps le pays n’en a pas voulu, une salle de consommation à moindre risque, qualifiée de « salle de shoot » par ses opposants, va ouvrir pour la première fois ses portes en France. Inaugurée mardi 11 octobre par la ministre de la santé, Marisol Touraine, et la maire de Paris, Anne Hidalgo, elle sera accessible quelques jours plus tard.

Située au 4 rue Ambroise-Paré (10e arrondissement), dans un bâtiment de l’hôpital Lariboisière, avec une entrée discrète et autonome, elle se trouve au cœur de la plus importante zone de consommation de drogue de la capitale. C’est dans ce quartier que l’on trouve le plus de seringues abandonnées dans la rue ou dans les sanisettes. Une autre salle devrait être inaugurée à Strasbourg d’ici un mois.
Ces tentatives, prévues à titre expérimental pour une durée de six ans par la loi santé votée en décembre 2015, marquent une étape majeure dans la politique française dite « de réduction des risques ». Une politique au ralenti – voire à l’arrêt – depuis la fin des années 1990 et le pic de l’épidémie de sida.
Les salles d’injection s’inscrivent dans la lignée de la vente libre des seringues en pharmacie décidée en 1987 par la ministre de la santé – et médecin – Michèle Barzach, ou de la mise en place des traitements de substitution dans les années 1990 par Simone Veil. Cette marche-là était plus haute. La voici franchie. « C’est l’aboutissement d’un long parcours et d’un long combat », dit Marisol Touraine.
Le principe ? Du matériel stérile est fourni, la quantité injectée est surveillée, l’accès des mineurs est interdit, les usagers apportent leur drogue. Dans les faits, à Paris, pas ou peu d’héroïne, trop chère, mais du Subutex, un produit de substitution, ou du Skénan, un médicament à base lui aussi de morphine revendu 5 euros le cachet. Les usagers pourront par ailleurs accéder à des postes d’inhalation, notamment de crack.
« Changement de paradigme »
« C’est un lieu qui aurait pu éviter pas mal de morts et de contaminations s’il avait été créé plus tôt »,estime Elisabeth Avril, la directrice de Gaïa, l’association qui va gérer la salle parisienne. Il devrait permettre de réduire les risques d’infection, de contamination (VIH, hépatite C) et d’overdoses. Jusqu’à 400 passages sont attendus pendant les sept heures d’ouverture quotidienne. Une amplitude horaire qui ne permettra donc pas de répondre à tous les besoins. « Cette salle va réintégrer l’usager de drogues dans la cité, aussi bien symboliquement que physiquement », se réjouit Pierre Chappard, militant de la cause des consommateurs et président de Safe, l’association qui gère la distribution de seringues autour de la gare du Nord.
Alors que depuis trente ans, à Berne (Suisse), Vancouver (Canada), Berlin ou Barcelone (Espagne), de telles structures ont ouvert les unes après les autres, en France, tout s’est passé plus lentement et plus difficilement. Si les débats ont été aussi sensibles, c’est parce que leur mise en place supposait une « suspension » – même limitée et circonscrite – de la célèbre loi de 1970 qui pénalise l’usage de stupéfiants. Tout un symbole.
A l’intérieur de la salle, en effet, les toxicomanes ne pourront pas être poursuivis pour « usage illicite et détention illicite de stupéfiants » lorsque la quantité de drogue détenue sera limitée à leur seul usage personnel ; les travailleurs sociaux et les infirmiers bénéficieront aussi d’une immunité. « Un changement énorme de paradigme », souligne-t-on à Gaia. Les policiers ont reçu une note confidentielle d’instruction du procureur de la République de Paris leur indiquant un périmètre de tolérance judiciaire à l’égard des usagers aux abords de la salle.
La loi de 1970 était ainsi au cœur des débats lors de la discussion sur la loi santé en 2015, des députés UMP s’opposant avec virulence à cette expérimentation, dénonçant qui « un premier pas vers la légalisation des drogues », qui la création de « zones de non-droit ». « C’est un des sujets sur lesquels la violence des propos de l’opposition a été la plus forte,témoigne Marisol Touraine. Au départ, je voulais en faire un projet pragmatique qui pouvait rassembler. La droite en a fait un projet de gauche. » Le Sénat, à majorité de droite, a toutefois adopté la mesure en première lecture.
Un vote étonnant au regard de la façon dont le projet de salle avait été écarté lors du mandat de Nicolas Sarkozy. Etienne Apaire, alors président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie, s’était par exemple farouchement opposé à la création d’une telle structure. Quelques années plus tard, le magistrat n’a pas changé d’avis.« L’accompagnement des usages de drogue est une erreur conceptuelle qui provoquera une hausse des consommations », prévient-il.
A l’époque, la ministre de la santé, Roselyne Bachelot, s’était dite favorable au lancement d’une concertation avec les collectivités après avoir reçu une expertise – qu’elle avait commandée – de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale qui avait reconnu l’efficacité de ces salles. Mais le premier ministre, François Fillon, avait rapidement clos le débat, les jugeant « ni utiles ni souhaitables ». « Nous avons perdu du temps », regrette aujourd’hui Mme Bachelot, qui estime que cette question aurait dû être traitée ces dernières années « de façon médicale et sociale, et non pas polémique ».
C’est finalement l’élection de François Hollande, en 2012, qui débloque le dossier. Mais, alors que le gouvernement pensait rapidement pouvoir honorer par décret la promesse faite aux associations, le Conseil d’Etat recommande, en 2013, de passer par la loi, retardant ainsi considérablement le calendrier.
Banderoles d’opposants
« Mais ces années d’attente auront aussi permis que le projet mature dans la tête de tout le monde : les riverains, les policiers… », juge Elisabeth Avril, de Gaïa. « Les esprits ont évolué depuis 2010, le débat est globalement très apaisé », estime Mme Touraine, qui dit ne pas avoir été « interpellée de façon virulente » sur ce sujet en dehors de l’Hémicycle. Signe que le sujet continue de faire débat, le conseil régional d’Ile-de-France (à majorité Les Républicains) vient de retirer sa subvention à la salle, une perte compensée par la Ville de Paris.
Sur place, les inquiétudes subsistent. Les banderoles contre la « salle de shoot » aux fenêtres des immeubles d’en face n’ont pas disparu. Plus de 400 personnes, dont de nombreux opposants, appuyés par des élus d’opposition, étaient présents à la dernière réunion d’information à la mairie du 10e, le 13 avril, même si un premier lieu avait été écarté au profit du site de l’hôpital Lariboisière, plus rassurant.
Dans les prochains mois, tous les regards seront rivés sur les salles de Paris et de Strasbourg, dont les mairies ont fortement soutenu, politiquement et financièrement, les projets. Des difficultés les remettraient vite en cause. Un succès ouvrirait la possibilité d’ouvrir davantage de salles à Paris, où il y existe des besoins notamment plus au nord pour les consommateurs de crack. Ou dans d’autres villes, même de droite, comme Marseille ou Bordeaux, une fois les élections de 2017 passées, et sous d’autres formes. Les bus passant de quartier en quartier sont par exemple regardés avec intérêt.
Les dates

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