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vendredi 21 octobre 2016

Nos écrans nous coupent-ils la parole ?

Happés par nos smartphones, nous ne serions plus capables de mener une vraie conversation, affirment certains chercheurs. Le point sur la polémique.
LE MONDE IDEES  | Par Frédéric Joignot
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Ce sont des scènes banales et troublantes de l’âge numérique. Une famille, deux parents et deux ados, se retrouve au restaurant : pendant tout le repas, ils pianotent sur leurs portables en se parlant à peine. Cinq collègues déjeunent ensemble : ils consultent leurs écrans toutes les deux minutes, envoient des messages, discutent de façon décousue. Une invitation à dîner avec des parents, des enfants de 12, 13 ans : les jeunes regardent Facebook et répondent à WhatsApp sans participer à la conversation, tandis qu’un des adultes, à moitié absent, envoie des textos.
Nous avons tous été témoins ou acteurs de ces scènes où nos pratiques numériques rivalisent avec notre vie familiale et amicale. Nous découvrons qu’elles empiètent dessus. L’encerclent. La fractionnent.

Identité « fragmentée »
Des chercheurs en sciences humaines commencent à prendre la mesure de cet impact. La psychosociologue Sherry Turkle, professeure au Massachusetts Institute of Technology, mène depuis vingt ans un travail sur l’influence des technologies sur les comportements. Dès 1995, dans Life on the Screen (Simon & Schuster, non traduit), elle étudiait « l’identité à l’âge de l’Internet ». Elle montrait comment les ordinateurs portables, les consoles de jeux, tous ces« objets avec qui penser » sont devenus des « compagnons quotidiens » doués d’une forme de « psychologie » : en nous projetant dans le cyberespace, ils ont modifié notre identité. Ils l’ont « multipliée » en faisant de nous des joueurs connectés, des avatars, mais aussi« fragmentée » en accaparant à tout moment notre attention. Il n’est pas toujours facile de concilier le moi numérique, captivé par Internet, et le moi social. « La vie à l’écran devient une philosophie quotidienne », affirmait Sherry Turkle.
Vingt ans après, avec l’arrivée des smartphones, des réseaux sociaux et des applications de réalité augmentée, la chercheuse fait le point sur cette crise d’identité dans un ouvrage qui fait du bruit, ­Reclaiming Conversation (« Reconquérir la conversation », Penguin Press, 2015, non traduit). S’appuyant sur des centaines d’entretiens, elle observe que «les conversations en face-à-face s’amenuisent » du fait de l’omniprésence des téléphones mobiles.
D’après une étude du Pew Research Center publiée en août 2015, 92 % des adultes américains en possèdent un, 80 % disent que leur dernière relation sociale est passée par lui, 67 % le consultent en permanence, 44 % le gardent à proximité quand ils dorment. Le mobile est toujours là, posé entre nous et les autres. Sa présence vibrante, la vérification permanente de l’écran, l’envoi régulier de messages parasitent nos relations quotidiennes et écourtent nos conversations.
« Machines à sous de poche »
Dans son ouvrage comme dans ses conférences, Sherry Turkle multiplie les témoignages. Une mère prend conscience qu’elle regarde son mobile tout en donnant le bain à son bébé, plutôt que de jouer avec lui. Un employé déplore que la tyrannie des e-mails professionnels l’éloigne de sa femme et de ses enfants. Des lycéens, des étudiants racontent qu’ils consultent leur portable pendant les cours. Des spectateurs l’activent pendant un spectacle ou une conférence… Et notre attention aux autres, notre vie affective, notre présence au monde réel s’en trouvent réduites.
Aux Etats-Unis, les ouvrages de Sherry Turkle ont suscité d’intenses débats et critiques sur la façon dont les technologies de l’information et de la communication (TIC) influencent nos vies. Un ancien conseiller stratégique de Google, l’éthicien Tristan Harris, grand connaisseur des stratégies de séduction des GAFA (les géants du Net : Google, Apple, Facebook, Amazon), fait une analyse proche.
En septembre 2014, lors d’une conférence, il expliquait que les portables sont devenus des« machines à sous de poche ». Nous les utilisons de façon compulsive, comme le font des joueurs de casino avec les bandits manchots, « en manque » permanent, ­ « accrochés », de crainte de rater quelque chose : le post essentiel d’un ami, un message décisif du travail, un troll risible, un partenaire de rêve sur Tinder, etc.
Nos téléphones portables nous plongent dans un état de « manque » permanent, soutient l’éthicien américain Tristan Harris.
Nos téléphones portables nous plongent dans un état de « manque » permanent, soutient l’éthicien américain Tristan Harris. Esther Vargas/Flickr
A chaque vérification de l’écran – 150 fois par jour en moyenne –, « nous jouons à la machine à sous » et nous interrompons nos relations aux autres, explique Tristan Harris. D’autres travaux vont dans ce sens : d’après une étude publiée en mai dans la revue Communication Theory, les consultations et les sollicitations permanentes des portables induisent des« habitudes inconscientes de connexion » qui nous poussent à interrompre« automatiquement » toute activité en cours, conversation comprise, pour nous replonger dans le flux informatif. Nous croyons contrôler le portable, mais c’est lui qui nous contrôle, affirme Tristan Harris.
Sherry Turkle va plus loin. Dans un ouvrage précédent, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines (L’Echappée, 2015), elle étudiait la perte d’empathie que génère l’usage intensif des portables. Elle y décrivait comment des lycéens postent sur Facebook des textes cruels et vengeurs sur leurs camarades sans penser faire mal : le fait de passer par un écran, sans avoir à se confronter émotionnellement aux autres, les a rendus plus insensibles. Dénués d’empathie.
« L’empathie, la capacité de se mettre à la place d’une personne et d’imaginer ce qu’elle ressent, a des fondements neurologiques, darwiniens, rappelle la psychosociologue. Or, nous la supprimons dans un environnement numérique où nous ne nous regardons plus dans les yeux. Rivés à notre écran, il devient difficile d’expérimenter physiquement ce que les autres éprouvent. »
Pour Sherry Turkle, loin d’être un support de communication « neutre », le portable, devenu« l’architecte de notre intimité », la façonne en privilégiant des relations disparates, distanciées, intéressées et rapides. Il renforce une forme de narcissisme et de « solitude à plusieurs ». Nous consommons, écrit-elle, « les personnes en morceaux. Nous les utilisons comme des pièces de rechange ». Certaines pratiques lui semblent très révélatrices, telle l’utilisation du mobile au cours d’un spectacle ou d’un service religieux. « Ils ont donc oublié qu’un enterrement permet d’être ensemble pour communier avec les autres ? », se ­demande-t-elle.
Idées biaisées
Si la plupart des chercheurs qui analysent, depuis une quinzaine d’années, les enjeux sociaux, comportementaux et anthropologiques des TIC et des réseaux sociaux saluent le travail pionnier de Sherry Turkle, tous ne se reconnaissent pas dans sa critique radicale. Nombre de ces sociologues de l’Internet estiment qu’elle cède à une forme de « panique morale » face à des façons d’être et de communiquer radicalement nouvelles, encore mal décryptées, et à des pratiques générationnelles qui la dépassent. En France, le philosophe des technologies Stéphane Vial, auteur de L’Etre et l’Ecran. Comment le numérique change la perception (PUF, 2013), évoque même une véritable « incompréhension » des pratiques réelles de la génération numérique.
« A toutes ses conférences, Sherry Turkle montre des photos de ses filles et de leurs amies tapotant sur des portables sans se parler. Mais est-ce qu’elle s’interroge sur ce qu’elles sont en train de faire ? Elles lisent peut-être un roman, ou dialoguent avec leur amoureux ­Elles ne sont pas forcément isolées ou décérébrées », argumente-t-il.
Stéphane Vial donne un exemple frappant des idées biaisées sur l’usage des mobiles par les adolescents. En janvier, le quotidien britannique The Telegraph a publié une contre-enquête sur une photo représentant un groupe de lycéens au Rijksmuseum d’Amsterdam : devant La Ronde de nuit, de Rembrandt, tous regardaient leurs téléphones.
« Cette image a fait le tour du Net, elle est devenue le symbole de la déculturation et de la déréalisation des jeunes, rappelle-t-il. Or, il s’est avéré que les lycéens consultaient une application éducative du musée. Et dans une photo précédente, les mêmes étaient assis devant un Rembrandt, discutant du tableau. » Pour ce philosophe, Sherry Turkle pose plusieurs a priori philosophiques et pratiques résolument faux, qui l’empêchent de comprendre les nouvelles possibilités de se cultiver et d’échanger grâce aux mobiles.
Le premier biais est que « seule la conversation face à face serait satisfaisante et authentique ». Or, toutes les formes de communication – par téléphone, textos, envoi d’images ou de liens – peuvent être « enrichissantes », avance Stéphane Vial. Elles « continuent » plus qu’elles n’abolissent les conversations. Elles déploient notre « présence numérique », tout aussi réelle que notre présence physique. Elles conservent une dimension émotionnelle, affective.
Selon le sociologue français Antonio Casilli, auteur des Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité (Seuil, 2010), la chercheuse américaine ne voit pas non plus que les pratiques du portable évoluent, se civilisent. Les internautes, affirme-t-il, inventent une « netiquette » : des règles de politesse s’installent dans les lieux publics, les transports, les espaces culturels où chacun s’isole pour téléphoner. C’est ainsi, à l’usage, que les technologies « s’humanisent » et se « socialisent ».
Aux Etats-Unis mêmes, les recherches présentant des contre-exemples aux analyses de Sherry Turkle sont nombreuses. L’absence supposée d’empathie à l’intérieur des univers numériques, par exemple. A l’université James-Madison (Virginie), la sociologue Jenny Davis a découvert que les joueurs adeptes de jeux vidéo basés sur l’entraide et le souci d’autrui développent ces pratiques dans leur propre vie : leur existence virtuelle déborde sur la réelle, toutes deux s’entremêlent. A l’université Stanford, des chercheurs du Virtual Interaction Lab ont annoncé en octobre combattre des préjugés racistes bien réels en confrontant des étudiants, par le truchement d’avatars, à des situations virtuelles de xénophobie.
Enrichir son « capital social »
D’autres recherches, comme celles des sociologues Barry Wellman et John A. Bargh, soulignent que Sherry Turkle dévalorise les relations distanciées – ces liens légers, cordiaux, de camaraderie, de loisirs, prétendument « inauthentiques » qu’induisent les portables. Or ces« liens faibles », estiment-ils, sont en fait fondamentaux pour nourrir nos vies. Ils complètent, étoffent, renouvellent parfois nos relations « fortes », familiales et parentales.
C’est pourquoi nous serions si attachés à nos portables et aux sollicitations des réseaux sociaux. Un réseau comme Facebook facilite ces liens et cela enrichit, dit John A. Bargh, le« capital social » de ses utilisateurs : des personnes isolées retrouvent de vieux copains et leurs réseaux ; des habitants qui déménagent, changent de travail ou d’école et souffrent de perdre leurs relations peuvent rechercher leurs anciens voisins et collègues. Et sortir de leur isolement.
Reste que la question posée par Turkle est ouverte : la « conversation », l’art dialectique considéré comme un fleuron de l’éducation classique, est-elle compatible avec notre monde de textos et d’e-mails ? Grand contempteur des usages narcissiques et antisociaux de l’âge numérique, le romancier et essayiste américain Jonathan Franzen a salué Sherry Turkle dans sa critique de Reclaiming Conversation parue dans le New York Times en septembre 2015.« Une grande part de ce qui constitue l’humanité est menacée lorsque nous remplaçons la conversation par la communication électronique », affirme-t-il.
Pour l’écrivain, la conversation fonde la personnalité : familiale, elle aide à déployer l’estime de soi et l’affirmation ; amicale, elle cultive l’intimité et l’empathie ; rebondissante, elle facilite la mise à distance, le questionnement… La conversation encourage l’« auto-réflexion », la pensée indépendante, l’élaboration de convictions personnelles : elle n’est jamais loin de ladisputatio des XIVe et XVe siècles français, cette forme d’enseignement et d’entraînement de l’esprit consistant en grandes joutes dialectiques entre des « opposants » et des « défenseurs » débattant d’une question décisive.


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