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vendredi 30 juin 2017

« Salle de shoot » à Paris : un quartier sous tension

Malgré un bon bilan sur le plan sanitaire et social, la première salle française de consommation à moindre risque n’a pas mis fin à la consommation de drogue dans l’espace public.

LE MONDE Par 

Il ne faut pas se fier à la quasi-disparition des banderoles hostiles à la « salle de shoot en quartier résidentiel » accrochées aux fenêtres des immeubles de la rue Ambroise-Paré, dans le 10earrondissement de Paris.

Huit mois après l’ouverture de la première salle de consommation à moindre risque en France, à titre expérimental pour six ans, le quartier, situé entre la station de métro Barbès, l’hôpital Lariboisière et la gare du Nord, est loin d’avoir trouvé l’apaisement. Une partie de ses habitants dit y éprouver un fort sentiment d’insécurité face à la présence d’usagers de drogues, plus nombreux selon eux qu’avant l’ouverture de la salle.

Etait-ce dû au froid ? A la montée en puissance progressive de la salle ? Les mois qui ont suivi son inauguration, en octobre 2016, avaient été plutôt calmes et apaisés. Mais depuis février, l’ambiance du quartier s’est nettement dégradée, avec « une présence plus importante d’usagers dans la rue, avec des comportements parfois agités », reconnaît-on à la Mildeca, la structure interministérielle chargée du pilotage du projet.


« Les gens sont à bout »


« C’est devenu un délire total, il y a un énorme afflux de toxicomanes et de dealers », raconte sous couvert d’anonymat un commerçant membre du collectif hostile à la présence de la salle à cet emplacement. C’est une catastrophe. Tous les jours, je vire des gens qui se piquent ou fument du crack devant mon commerce. » « Les gens sont à bout, ajoute un autre riverain. Le quartier est devenu invivable. » Lors du comité de voisinage du 23 mai, le représentant des parents d’élèves des écoles et de la crèche du quartier a décrit un quotidien « ponctué d’occupations de halls d’immeuble, de cris tard dans la nuit, d’attroupements ».

Si la préfecture de police ne communique pas de manière officielle sur le sujet, une source policière locale confirme au Monde que « depuis quelques semaines il y a une recrudescence de la fréquentation et de la présence de dealers de crack autour de la salle ». Celle-ci accueille en moyenne environ 180 usagers (consommateurs de Subutex ou de Skénan, un médicament à base de morphine) chaque jour pendant ses horaires d’ouverture, entre 13 h 30 et 20 h 30.

Une « réussite » en termes de santé publique, font valoir la Mairie de Paris et la Mildeca, dans la mesure où les 29 000 injections qui ont eu lieu en son sein depuis octobre 2016 n’ont pas eu lieu dans l’espace public. Le nombre de seringues usagées collectées dans la rue et dans les Sanisettes a également fortement baissé (jusqu’à – 60 %).


Bataille de communication


Mais cette réussite a provoqué une reconfiguration du quartier. « Il y a eu un déplacement vers les rues Ambroise-Paré et Saint-Vincent-de-Paul des usagers qui s’injectaient auparavant le long de la gare du Nord, plus loin des fenêtres des habitants, note Marie Jauffret-Roustide, la chercheuse à l’Inserm chargée de l’évaluation de la salle à Paris. Ce déplacement a entraîné une augmentation des troubles à l’ordre public dans ces deux rues et renforcé le sentiment d’insécurité de riverains qui pouvaient s’attendre à ce que leur environnement de vie soit pacifié et que les usagers ne soient plus visibles après l’ouverture de la salle. »

Pour autant, nuance la chercheuse, « le quartier est certes sous tension, mais pas partout et pas tout le temps. Et même si on les entend moins, il existe aussi un nombre non négligeable de riverains qui déclarent ne pas être gênés au quotidien par la salle ».

Les riverains opposés à la structure et les partisans de ce lieu divergent sur l’ampleur des nuisances et se livrent à une bataille de communication. Le collectif de riverains, qui revendique 160 membres, diffuse par exemple depuis quelques mois sur les réseaux sociaux des vidéos et des photos volées d’usagers consommant sous des porches d’immeubles ou dans les Autolib stationnées rue Saint-Vincent-de-Paul. Début mars, il a mis en ligne la vidéo d’une impressionnante bagarre de rue impliquant des usagers de la salle.

« A en croire certains, le quartier était champêtre et idyllique avant l’ouverture de la salle », ironise Elisabeth Avril, la directrice de Gaïa, l’association qui gère la structure. Pour elle, l’effet « pot de miel » de la salle est limité. « Nous n’avons que 10 % de nouveaux usagers par rapport à ceux que nous connaissions avant », détaille-t-elle, estimant qu’il y a aujourd’hui « deux ou trois individus qui s’injectent dans la rue, au grand dam de tout le monde ».


Actions de médiation


Lors du comité de voisinage du 21 mars, le commissaire de police du 10e arrondissement a annoncé qu’en cinq mois, dans le secteur de la salle, 600 interpellations avaient eu lieu pour détention, consommation ou trafic de stupéfiants sur 2 000 contrôles (soit plus de 13 contrôles par jour), à la suite de « comportements ayant suscité l’interrogation des policiers ». Le procureur de la République de Paris a depuis réitéré des « instructions de politique pénale très fermes » s’agissant de la vente de drogue.

« La salle n’a pas réglé tous les problèmes du quartier, mais elle n’en a pas ajouté non plus », assure Bernard Jomier, l’adjoint au maire de Paris chargé de la santé. « La situation s’est améliorée, mais pas assez. Même s’ils n’agressent personne, il y a encore trop d’usagers qui restent dans la rue et créent des nuisances », concède pour sa part Rémi Ferraud, le maire PS du 10arrondissement.

Afin de limiter la pression sur le quartier, Gaïa a arrêté depuis le 18 avril de distribuer sur le site d’Ambroise-Paré des kits stériles destinés à la consommation de crack à l’extérieur, ce qui attirait dans la rue plusieurs dizaines d’usagers non-utilisateurs de la salle.

Autre piste d’amélioration : l’augmentation des actions de médiation. Fortement mobilisée par le fonctionnement de la structure, Gaïa reconnaît ne pas avoir eu les moyens d’assurer cinq maraudes de trois heures par semaine dans le quartier comme elle s’y était engagée, mais seulement trois. Avec le soutien de la mairie, l’association va donc demander à l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France et au ministère de la santé le financement de trois postes d’éducateurs de rue supplémentaires.

La question de l’ouverture d’une nouvelle salle d’injection en région parisienne, notamment pour les consommateurs de crack, est désormais ouvertement posée par les différents acteurs de la réduction des risques. « Il en faudrait au moins deux autres », plaide Mme Avril, qui demande par ailleurs du temps pour mesurer le réel impact de la salle sur le quartier.

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