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mercredi 31 mai 2017

Psychiatrie des adolescents : les lacunes d’un secteur « sinistré »

Un rapport du Sénat dresse un constat de crise en pédopsychiatrie, au niveau de la recherche, de la prise en charge, du dépistage, aggravée par une saturation des structures

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO  | Par 

Au centre hospitalier Guillaume-Régnier, l’hôpital public spécialisé en psychiatrie de Rennes, des salariés manifestent contre la sur-occupation de leur établissement, le 8 février 2012.
Au centre hospitalier Guillaume-Régnier, l’hôpital public spécialisé en psychiatrie de Rennes, des salariés manifestent contre la sur-occupation de leur établissement, le 8 février 2012. DAMIEN MEYER / AFP

Début avril, une mission d’information du Sénat a rendu un rapport sur la psychiatrie des mineurs en France avec 52 propositions pour affronter une « double crise, démographique et universitaire ». Le rapporteur, Michel Amiel, sénateur (Rassemblement démocratique et social européen, RDSE) des Bouches-du-Rhône, médecin généraliste pendant trente-cinq ans, en a rédigé les 547 pages.
« On peut nous reprocher le nombre élevé de préconisations, mais la psychiatrie des jeunes est vraiment sinistrée », précise-t-il.
Exemple avec les Alpes-de-Haute-Provence, qui n’ont aucun lit spécialisé en psychiatrie infanto-juvénile, comme neuf autres départements : la Martinique, Mayotte, l’Eure, la Creuse, les Côtes-d’Armor, la Corrèze, l’Aube, l’Ardèche et la Manche.


« Les lits ados ne sont ni un lieu de vie ni un lieu de relégation. » Clémentine Rappaport, pédopsychiatre.
En 2014, en psychiatrie infanto-juvénile, 9 502 places en hôpital de jour et 2 257 lits d’hospitalisation ont été utilisés. Entre 1986 et 2000, le nombre de lits d’hospitalisation à temps complet s’était contracté de 70 %, avant une hausse dès 2001. Si le rapport soutient la réouverture de lits dans les zones sous-dotées, il indique qu’il faut veiller à éviter les hospitalisations inutiles et donc favoriser les capacités d’accueil en hôpital de jour, en centre d’activité thérapeutique à temps partiel et dans les structures de soins-études. « Les lits ados ne sont ni un lieu de vie ni un lieu de relégation », souligne la pédopsychiatre Clémentine Rappaport, en poste à Aulnay-sous-Bois depuis 1995.

Au centre hospitalier de Digne-les-Bains (Alpes-de-Haute-Provence), la réactivité en psychiatrie de l’adolescent est de mise : pour les hospitalisations d’urgence, des conventions ont été signées avec le centre hospitalier de Manosque et avec celui de Gap, à 85 km de Digne-les-Bains. « A Gap, ils sont parfois en manque de lits pour leurs propres ados. La semaine dernière, on a dû faire patienter un jeune sur un lit-porte [structure temporaire] aux urgences, s’irrite le DMireille Bruna, pédopsychiatre, chef de pôle à Digne-les-Bains. Certains mois, on appelle l’Agence régionale de santé en disant  comment on fait là ? ».


« Eviter les catastrophes »


Par ailleurs, les huit lits de Gap ne peuvent accueillir les jeunes que du lundi au vendredi. « Si on en reçoit un le jeudi en crise et qu’il sort le lendemain, ça ne fonctionne pas », insiste le DBruna.
« Le dernier recours, c’est l’hospitalisation au service adultes. On l’évite le plus possible pour la sécurité du jeune et car les soignants ne sont pas formés aux besoins de l’ado. Mais, quand la famille nous dit j’ai trop peur, il ne peut pas rentrer à la maison, on est forcé de trouver une solution. Ces situations inextricables nous obligent à beaucoup de créativité. »
Le sénateur Michel Amiel déplore des inégalités territoriales si criantes : « Le travail dans ces zones sous-dotées relève d’un vrai militantisme. Chaque département devrait avoir un panier de soins et de services minimum avec des lits pour éviter les catastrophes. » La répartition des médecins est également empreinte de disparités puisque la densité moyenne est de 15 pédopsychiatres pour 100 000 jeunes de moins de 20 ans. Elle est de 4 pour les zones les moins dotées et de 100 à Paris.


Informer et dépister

Claude Finkelstein, de la Fédération nationale des patients en psychiatrie, regrette qu’il n’y ait pas plus de services spécialisés pour les adolescents. « Il y a une politique de soins dans l’urgence, mais pas de prévention. Les centres médico-psychologiques (CMP) pourraient se déplacer dans les lycées, là où le mal-être peut commencer, pour informer. On pourrait aussi avoir un numéro vert anonyme avec des écoutes ciblées pour les adolescents », pointe-t-elle.

La mission d’information met par ailleurs l’accent sur le repérage et le dépistage, qui doivent concentrer l’action des professeurs, médecins généralistes et services de protection de l’enfance « afin d’interrompre le continuum des troubles le plus en amont possible », avec un renforcement des formations des enseignants et des travailleurs sociaux en psychologie de l’adolescent.

Au centre hospitalier Robert-Ballanger d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), les liens sont déjà forts entre ces services. « Pour pallier le manque de moyens gigantesque du secteur nord de la Seine-Saint-Denis, on construit des partenariats avec l’éducation nationale, les tribunaux, l’aide sociale à l’enfance », détaille Clémentine Rappaport.

La chef de pôle poursuit :
« Ici, nous avons une grosse possibilité de réponses pour les ados – consultations en accueil jeunes spécialisé, pédiatrie, consultation rapide en ambulatoire, lits ados – et, malgré cela, on est surchargés. En CMP, il y a un an d’attente pour une première consultation. Cela engendre une forte culpabilité chez les professionnels. »
Cinquante adolescents sont hospitalisés chaque année aux lits ados, 280 représentent la file active de patients vus au moins une fois par an à l’accueil jeunes, nombre qui s’élève à 500 en consultation hospitalière. « Comme nous sommes extrêmement sollicités, cela crée un certain dynamisme de survie », constate le DRappaport.

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