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mercredi 31 mai 2017

« Moi, présidente des lits ados… »

Au sein d’un groupe thérapeutique d’écriture, des jeunes hospitalisés au service « lits ados » de l’hôpital ­ Robert-Ballanger d’Aulnay-sous-Bois ont élu leur « président ». Celui qui portera leurs revendications pour un meilleur quotidien... Reportage.

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO  | Par 

L’unité « lits ados » de l’hôpital Robert-Ballanger à Aulnay-sous-Bois est fermée, mais des jours de sortie peuvent s’aménager. Devant la baie vitrée décorée par leur soin d’un lapin rose et de fleurs jaunes, les jeunes s’interrogent sur leur liberté de mouvement.
L’unité « lits ados » de l’hôpital Robert-Ballanger à Aulnay-sous-Bois est fermée, mais des jours de sortie peuvent s’aménager. Devant la baie vitrée décorée par leur soin d’un lapin rose et de fleurs jaunes, les jeunes s’interrogent sur leur liberté de mouvement. Illustration Christelle Enault

Dans la salle d’activités bordée d’une terrasse sur laquelle des plantes se gorgent de soleil, quatre filles et un garçon se concertent pour élire leur président. Il portera leurs revendications pour un meilleur quotidien, la ­semaine suivante, devant les soignants de l’unité d’hospitalisation des adolescents du centre ­hospitalier intercommunal Robert-Ballanger d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).

Le service, où se relaient 25 professionnels, compte 9 lits et accueille des jeunes de 12 à 18 ans, 24 heures sur 24, pour des séjours de trois semaines à plusieurs mois. Les locaux, de plain-pied, sont situés au milieu d’une étendue d’herbe, non loin du bâtiment principal moderne en ­dégradé d’orangé. L’hôpital couvre les villes ­d’Aulnay-sous-Bois, Livry-Gargan, Le Blanc-Mesnil, Sevran, Tremblay-en-France et Villepinte.

En ce jour de mai, comme chaque mardi, à 15 heures, la psychologue clinicienne, Louise ­Battistel, et le cadre de santé, Vincent Chaleil, lancent la réunion du groupe thérapeutique mêlant écriture et parole, intitulé « Je de mots », avec les adolescents hospitalisés. « On va faire de vraies élections avec un vote anonyme sur la base de ­votre programme commun conçu lors des séances précédentes », lance la psychologue, enjouée, à côté d’un baby-foot aux joueurs rouges et bleus.


En cercle autour d’une table, les jeunes griffonnent le prénom de l’élu sur un carré de papier blanc. « A voté », annonce la thérapeute trentenaire, en recevant les bulletins dans le couvercle d’une boîte à chaussures, urne improvisée. « Je peux dépouiller ? », demande Cécile (les prénoms des adolescents ont été modifiés pour préserver leur anonymat), 15 ans, sortie la semaine dernière et revenue terminer la séquence.

« Au début, on avait des idées pas vraiment terre à terre : une piscine sur le toit, des chips en accès libre, adopter un chien... »
« La période d’élection présidentielle nous a donné l’idée de travailler sur l’expression des idées par le discours, ­explique le cothérapeute Vincent Chaleil, barbe et moustache grisonnantes, piercing à l’oreille. On a tous mis sur papier notre programme pour les lits ados, avec des idées pas vraiment terre à terre au début : une piscine sur le toit, des chips en accès libre, l’adoption d’un chien. Puis, finalement, les ados se sont orientés vers des choses possibles. »

Avec trois voix contre deux, la discrète Rachel, 13 ans, longues tresses noires aux pointes blondes, est élue. Elle sourit. « Comment va-t-on présenter les propositions aux soignants ? », s’enquiert la psychologue. « On fait une lettre, genre moi, présidente des lits ados », commence Cécile, cheveux bouclés tirés en chignon et cils recourbés. Lou, 16 ans, poursuit : « Je vous fais part de ce que mes compatriotes et moi aimerions changer au sein de cette organisation, euh… archaïque. Non, ça fait un peu trop, je me suis laissée aller », reconnaît-elle, amusée, alors que Mayssane, 15 ans, prend note au crayon à papier.

Rachel, la présidente, complète : « Nous avons réfléchi pendant des jours aux changements à apporter pour les ­générations à venir. »« Ça fait un effet, ce que vous écrivez », encourage la psychologue. Le jeune Kiims, 15 ans, approuve d’un « Mmh, mmh »« Puis on peut dire : voici le programme pour lequel nous nous battons », martèle Lou.

Tous relisent leurs propositions. « Des repas améliorés, des couloirs décorés, des fruits à disposition, un canapé confortable, avoir le droit de fumer, d’allumer la télé après le déjeuner, faire plus d’activités dehors comme la bibliothèque, le cinéma et le parc », égrène la coquette Cécile. « Peut-on préciser chaque point pour aider Rachel ? », demande la psychologue. « Aux repas, on voudrait assaisonner les plats », résume Mayssane.
« L’idée, c’est qu’ils mettent des mots sur ce qu’ils ressentent, souligne Louise Battistel. Ecrire est un moyen de décharge émotionnelle. » Lise Nadereau, la pédo­psychiatre responsable de l’unité, analyse l’importance du groupe : « La mise en mots et en sens peut être compliquée dans les entretiens individuels hebdomadaires. Le groupe procure un effet de réassurance et de confiance en soi par identification aux autres. Les médiations permettent de déposer son vécu en dehors du face-à-face, qui peut être déstabilisant. »

« Toujours réexaminer leur enfermement »


L’hospitalisation aux lits ados intervient après un rendez-vous de préadmission avec le jeune et la ­famille. Les motifs varient : état dépressif sévère avec tentative de suicide grave, troubles du comportement ou entrée dans un processus psycho­tique. Les journées s’articulent autour des entretiens avec les pédopsychiatres, des visites familiales, des cours de l’enseignante spécialisée et des ­activités hip-hop, bien-être, cuisine, sport, djembé, ciné-club et arts plastiques, coordonnées par les infirmières, aides-soignants, auxiliaires de puériculture et éducateurs.

Le groupe « Je de mots » est le seul atelier non obligatoire. L’unité est fermée, mais des jours de sortie peuvent s’aménager. Devant la baie vitrée décorée par leur soin d’un lapin rose et de fleurs jaunes, les jeunes s’interrogent sur leur liberté de mouvement.

« La place des ados dans la société est de bousculer les adultes dans leur organisation sociale. »
« L’ouverture des portes, on ne l’obtiendra jamais, dit Lou en soupirant. Peut-être au moins celle de la terrasse d’ici. » Le cadre de santé questionne : « Si c’était ouvert, vous ne pensez pas que les ados fugueraient ? » Lou réplique d’emblée : « Non, on irait sur la terrasse, plutôt que devant la télé. Avec l’air ­libre, on ne se sentirait plus en prison. »

La pédo­psychiatre Clémentine Rappaport, chef de pôle, qui a ­contribué à l’ouverture des lits en 2004, ­décrypte : « On sait bien que certains essayeront de fuguer à un moment ou à un autre. Nous travaillons avec cette dimension, qui fait partie de la symptomatologie des ados. Même si on a des craintes sur les dangers environnants, c’est important de toujours réexaminer leur enfermement. La place des ados dans la société est justement de bousculer les adultes dans leur organisation sociale. »

Une autre discussion s’engage sur les cigarettes proscrites. « On pourrait dire : avoir le droit de fumer avec l’accord des parents », suggère Cécile. « On essaye. Les soignants ne sont pas obligés d’accepter », concède Lou. Un temps, les cigarettes étaient autorisées. « Puis, il y a eu des problèmes avec des parents pas au courant, se souvient Vincent Chaleil. C’est un questionnement récurrent. Parfois, on se dit, si je l’avais laissé fumer, peut-être qu’il n’aurait pas eu ce moment d’agitation. » Le docteur Lise Nadereau acquiesce : « Fumer peut aussi donner lieu à un moment privilégié avec un soignant. Mais il y a un côté arbitraire, pourquoi on accorde ça et pas plus. »
La pédopsychiatre ajoute : « Je de mots nous permet de continuer notre réflexion sur la mise en place prochaine d’un groupe soignant-soigné afin que les ados parlent de leur vie dans le service, avec l’objectif que leur soin se passe le mieux possible. A la suite de cette élection, nous aurons déjà un porte-voix temporaire. »
« C’est normal qu’on ait la parole. On a notre mot à dire, c’est notre quotidien ! »
« C’est normal qu’on ait la parole. On a notre mot à dire, c’est notre quotidien ! Et aujourd’hui, Rachel est devenue notre Emmanuel Macron », annonce, taquine, Lou, en référence à la cadette élue. « Etre présidente change ma vision du monde », ironise Rachel. « N’oubliez pas que M. Macron n’est pas seul, il a une équipe qui le soutient, comme vous ici. Vous êtes les ministres de Rachel », déclare en souriant la psychologue.

Après la séance, le cadre de santé et la thérapeute notent leurs impressions. Vincent Chaleil est enthousiaste : « Ils étaient vachement dynamiques. » Louise Battistel approuve : « Aujourd’hui, on avait une enveloppe groupale suffisamment ­sécurisante pour leur donner la possibilité d’être dans la création pour que puisse advenir un Je. » L’écriture et la parole sont ici les médiations choisies pour exprimer son imaginaire, comme le scande en rimes le poème rédigé par le duo de théra­peutes présentant le groupe aux adolescents : « Chacun peut écrire ce qu’il a sur le cœur, c’est juste un moment pour s’évader ailleurs. »



1 commentaire:

Anonyme a dit…

J'ai été hospitalisée dans ce service il y a plusieurs années et je n'en garde pas de bons souvenirs, hormis quelques soignants sympas. Je venais à peine d'avoir 14 ans et on me droguait déjà de Tercian, un neuroleptique terrible qui shoote 3 fois par jour. Je m'étais même endormie sur mon épreuve de Brevet Blanc à cause de cette saloperie !
Cela fait partie de mes pires souvenirs, sans oublier certaines infirmières qui n'avaient pas la moindre empathie envers les ados... Par exemple, une fois je pleurais et une infirmière m'avait dit : "oh arrête ton cinéma, je veux bien que tu sois triste, mais pas 24 heures sur 24 !". Elle croyait que j'étais où, en colonie de vacances ?
J'ai 22 ans et je me souviendrai toujours de ce profond manque d'empathie.

Quant aux activités dites "obligatoires", c'est à double tranchant. D'un côté,'est très bien qu'il y ait des activités, ce qui n'est pas le cas dans le service des adultes (qui est digne du "Pavillon des enfants fous" de Valérie Valère...).
Mais d'un autre côté, je pense qu'agir par la force peut avoir des conséquences néfastes sur certains adolescents. Personnellement, si je me sens forcée à faire même l'activité que j'aime le plus au monde, le plaisir s'en retrouve directement affecté. C'est pourquoi j'avais détruit certains objets que j'avais créé là-bas à ma sortie de l'hôpital.
Et je trouvais (et trouve toujours) même qu'il y a moins de contraintes à l'école où si on refuse de travailler, on est certes sanctionné, mais on ne nous menace pas de nous droguer encore plus de médicaments ou de rester enfermé(e) encore plus longtemps...

J'ai été hospitalisée à la Maison de Solenn il y a quelques années et j'en garde de biens meilleurs souvenirs : les soignants étaient plus à l'écoute, plus empathiques (mis à part quelques uns, mais ça c'est comme partout). Ils changeait mes médicaments ou me doses si je disais que je les supportais mal, ce qui n'a jamais été le cas aux Lits Ados.
Il y avait énormément d'activités, les soignants nous encourageaient à y participer, mais jamais nous n'y étions forcés et c'était très bien comme ça. A mon sens, les encouragements sont bien plus efficaces que la force.

Aussi, il n'y avait eu aucune séparation avec la famille et nous avions le droit à notre téléphone deux heures par jour, ce qui n'était pas le cas aux Lits Ados où il fallait obligatoirement couper tout contact avec la famille pendant la première semaine et où le téléphone portable était interdit.
Huit ans plus tard, je n'en vois toujours pas l'utilité.
En 2013 et 2014, j'ai perdu deux personnes très proches, dont une qui était jeune : foudroyée par une maladie mortelle en 19 jours à 42 ans.
Et depuis, je ne cesse de me demander ce qu'il se serait passé si j'avais été hospitalisée au moment de leur maladie : puisque tout contact avec la famille était interdit, je n'aurais pas pu leur rendre visite avant qu'ils ne disparaissent à jamais...

Et ça, je ne l'aurais jamais supporté et je suis quasiment sûre que si c'était arrivée, je me serais suicidée, ou alors j'en aurais souffert à vie.

J'espère que ça éveillera les consciences des gens qui ont l'esprit ouvert...