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vendredi 22 avril 2016

Marie Darrieussecq – Paula Modersohn-Becker : un même regard

LE MONDE DES LIVRESPar Raphaëlle Leyris
Marie Darrieussecq devant des oeuvres de Paula Modersohn-Becker, à Paris, le 6 avril 2016.
Marie Darrieussecq devant des oeuvres de Paula Modersohn-Becker, à Paris, le 6 avril 2016. FREDERIC STUCIN/PASCO POUR "LE MONDE"
Le dernier mot de Paula Modersohn-Becker, morte à 31  ans des suites d’un accouchement, fut  : «  Schade  » – «  dommage  ». Le poids de ce regret habite Marie Darrieussecq depuis qu’elle a découvert l’existence de cette Allemande née en 1876, précurseure de l’expressionnisme  ; l’écrivaine n’a eu de cesse de réparer ce gâchis. En décidant de consacrer à la jeune femme un fort beau texte biographique  : Etre ici est une splendeur. Et puis en se ­démenant pour que la France offre à celle que le journal Frankfürter Allgemeine Zeitungprésenta comme «  le Picasso allemand  », une exposition. Celle-ci s’est ouverte récemment au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.
C’est là que l’on retrouve Marie Darrieussecq, portant un collier d’ambre qui rappelle ceux arborés par Paula Modersohn-Becker sur nombre d’autoportraits. Juste à côté de la ­portion de l’exposition consacrée à ceux-ci se trouve la toile par laquelle tout a commencé  : l’impressionnante Mère allongée avec un enfant II (1906), qui a tant marqué Marie Darrieussecq lorsqu’elle l’a vue sur une invitation à un colloque de psychanalyse, en 2010.« Tout de suite, je me suis demandé qui avait peint ce tableau. »

Une recherche sur Internet lui permet de découvrir que, hors de France, l’auteure, Paula Modersohn-Becker, artiste prolifique en dépit de la précocité de sa mort (un millier de toiles peintes, dont 700 ont échappé aux destructions et vols de la seconde guerre mondiale), est loin d’être une inconnue. L’écrivaine garde dans un coin de sa tête sa curiosité pour cette femme le temps d’écrire Il faut beaucoup aimer les hommes (POL, 2013, prix Médicis). Celui-ci achevé, elle se plonge dans la vie et le travail de la peintre : « Quand j’ai compris qu’elle était très amie avec Rainer Maria Rilke, qu’il existait une correspondance entre eux, qu’elle avait laissé un journal, publié en allemand et en anglais, et qu’on pouvait aller voir ses tableaux à Brême, j’étais ferrée… »
«  Il fallait être humble  »
Dans le journal, Marie Darrieussecq découvre «  des thèmes qui [lui] parlent énormément, comme la tension entre le foyer et la création, le rapport à la maternité et aux enfants, dépourvu de niaiserie…  » L’été suivant, l’auteure du Bébé (POL, 2002) embarque mari et enfants dans un camping-car sur les traces de Paula Modersohn-Becker, pour visiter le musée qui lui est dédié à Brême, arpenter les lieux de sa vie, de Worpswede («  Le petit Barbizon du nord de l’Allemagne  »), où elle a vécu, en Frise, au Pays-Bas, où elle passait ses vacances.
De retour, munie des cartes postales reproduisant ses toiles, Marie Darrieussecq entreprend plusieurs musées parisiens. «  Au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, j’ai été reçue très attentivement : cela faisait un moment qu’ils pensaient à elle.  » L’écrivaine se voit proposer de travailler comme conseillère au côté de la commissaire de l’exposition, Julia Garimorth, avec laquelle elle choisit quels tableaux seront présentés, et dans quel ordre (elle a aussi été en charge de réaliser l’audioguide)  : «  On s’est dit qu’il fallait être humble : comme elle est peu connue, on a procédé chronologiquement, avec des ensembles dans la chronologie.  »
L’exposition s’ouvre sur Paris, où Paula Becker arrive le 1er janvier 1900 : elle y explore le Louvre, découvre ­Cézanne et étudie à l’Académie Colarossi, où les femmes peuvent travailler le nu d’après modèle. Là, elle peint entre autres son premier autoportrait, menton levé comme en signe de défi  : « Regardez, commente Marie Darrieusecq, il est génial, avec son côté Rastignac. Alors que les mois qu’elle passe à Paris sont durs : elle vit un choc culturel, mange mal et maigrit. Mais elle apprend tellement de choses…  » Aux toiles de «  Paris 1900  » succèdent celles de Worpswede, où elle s’installe à son retour  : «  De tous les artistes qui y sont réunis, elle est celle qui ne passe pas à côté de la modernité, et ça se voit dans sa manière de travailler les paysages, qu’elle réinvente dans son atelier au lieu de poser son chevalet dans la nature, comme tous les autres.  »
« Elle fait du Matisse avant Matisse !  »
A Worspwede, celle qui épouse le peintre Otto Modersohn en 1901 peint donc des paysages, mais surtout des portraits, notamment d’enfants et de jeunes filles, auxquels est consacrée une partie non négligeable de l’accrochage. «  J’aime le sérieux avec lequel elle les aborde. On a eu du mal à se décider pour le titre de l’exposition, mais “l’intensité du regard”, cela a le mérite de renvoyer autant au sien qu’à celui qu’elle confère à ses modèles – profond, échappant au spectateur, souvent sans pupille.  »
Celui qu’elle porte sur elle-même est lui aussi résolument frontal, comme en témoigne la section des autoportraits, qui comprend plusieurs nus – «  Elle est la première femme à se peindre nue, sans doute parce que les modèles sont chers. On n’a jamais vu une femme nue comme ça, ni sexualisée ni magnifiée.  » Montrant «  la solitude  » que laissent transparaître ces tableaux, Marie Darrieussecq souligne à quelle vitesse, à travers eux, on voit Paula Modersohn-Becker «  glisser vers le cubisme  ». Dans la salle suivante, où sont les natures mortes, elle désigne une autre preuve de cette évolution  : la Nature morte au bocal de poissons rouges (1906) – «  Là, elle fait du Matisse avant Matisse !  » La dernière partie, celle des «  œuvres de la maturité  », qui couvre une période très prolifique, donne à voir l’influence sur elle, qui est retournée à Paris en 1906, «  de Gauguin comme du Douanier Rousseau  ».
En contemplant la diversité et la force de cette œuvre «  qu’elle a si peu montrée de son vivant  », retentit le «  Schade  » final de Paula Modersohn-Becker. Et l’on sait gré à Marie Darrieussecq d’avoir accompagné le geste de l’écriture de sa démarche auprès du Musée d’art moderne de la Ville de Paris  : «  Je n’aurais de toute façon pas pu imaginer écrire mon texte sans qu’on puisse accéder à ses tableaux.  »

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