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mercredi 20 avril 2016

La zizanie politico-syndicale à la tête des Bluets remet dans la tourmente la maternité parisienne

 

LE FAIT

Emblématique de l'Est-Parisien, la maternité des Bluets renoue avec un climat social tempétueux. Après des soubresauts financiers il y a quelques années, c'est désormais à la direction que cela s'agite. L'association gestionnaire, aux mains de la CGT, a mis à l'écart le directeur. Ce dernier est soutenu par son personnel par des grève et pétition.

L'ANALYSE

Que se passe-t-il cette mi-avril aux Bluets ? La situation à la tête de cet établissement obstétrical privé non lucratif emblématique de l'Est-Parisien (12e arrondissement) est en effet délicate depuis quelques jours. Gestionnaire de l'hôpital Pierre-Rouquès/Les Bluets, l'association Ambroise Croizat aurait en effet quelque peu mis sur la touche le directeur de la maternité, Thomas Lauret, qu'elle avait pourtant elle-même recruté pas plus tard qu'en septembre dernier. De sources proches du dossier, la directrice générale de l'association, Anissa Chibane, lui reprocherait une certaine "incompétence" et "insubordination". Et s'il n'a pas été mis à pied, le directeur se serait à tout le moins vu enlever le 15 avril sa délégation de gestion du personnel. En sachant qu'environ 200 personnes travaillent au sein de l'établissement, dont une trentaine de praticiens et un même nombre de sages-femmes. Contacté par Hospimedia, Thomas Lauret a fait savoir par son secrétariat qu'il ne pouvait répondre par "devoir de réserve" dans le cadre de la procédure en cours avec sa hiérarchie. D'aucuns assurent toutefois que ce dernier conteste fermement les griefs invoqués par l'association pour justifier sa mise à l'écart. Il était d'ailleurs encore officiellement en poste ce 19 avril.

Plus de 800 soutiens pour que cesse "l'intimidation"

Toujours est-il que le directeur des Bluets a reçu le soutien des personnels de la maternité et de l'association Touche pas aux Bluets. Les premiers, par l'intermédiaire de Sud santé notamment, ont adressé le 12 avril à Anissa Chibane un préavis de grève pour une durée indéterminée. Ils exigent "le maintien de l'équipe de direction en place depuis septembre 2015 et le respect de la volonté largement majoritaire du personnel de continuer à travailler dans la sérénité". Selon la déléguée syndicale de Sud santé, Virginie Gossez, cette mobilisation aurait l'appui de plusieurs responsables locaux de la CGT mais aussi de non-syndiqués, des quatre cinquièmes de l'encadrement, de 80-90% des médecins... Un vote en assemblée générale est d'ailleurs venu sceller cette grève ce 19 avril, à l'unanimité moins quatre voix sur soixante-douze. Du côté de Touche pas aux Bluets, une pétition appelant à maintenir l'actuelle direction de l'établissement obstétrical dépasse désormais les 800 signatures. Pour le collectif, la décision "unilatérale" prise par l'association Ambroise Croizat d'évincer de son poste Thomas Lauret "sans motifs sérieux" a provoqué la "stupeur". D'où cet appel pour "que toute l'équipe actuelle, de la logistique aux soignants, des administratifs aux médicaux et l'équipe de direction actuelle soit conservée et que cessent le harcèlement et l'intimidation".
"C'est notre troisième directeur en deux ans. Tout le travail est jeté à la poubelle à chaque fois qu'on avance. [...] Le mettre aujourd'hui dehors, ce serait la goutte qui va faire s'écrouler les Bluets !"
Virginie Gossez (Sud santé)
Comme le relate Virginie Gossez, ce n'est pas tant un soutien plein et entier en la personne même du directeur, et surtout de la politique qu'il a mise en œuvre ces derniers mois, qu'une contestation de cette "nouvelle déstabilisation" qu'il faut comprendre dans cette mobilisation des personnels. Et cela alors que la maternité reste toujours peu ou prou en sursis budgétaire malgré le soutien affiché de l'ARS Île-de-France (lire l'encadré) et de la municipalité parisienne (celle-ci a par exemple décidé en 2013 de rallonger de 500 000 euros sa subvention annuelle versée à l'association Ambroise Croizat, lire ci-contre). "C'est notre troisième directeur en deux ans. Tout le travail est jeté à la poubelle à chaque fois qu'on avance. Même si c'est un vrai gestionnaire, il a su faire avancer les dossiers. Le mettre aujourd'hui dehors ce serait la goutte qui va faire s'écrouler les Bluets !" À entendre Virginie Gossez, les personnels sont "atterrés" et "effondrés". À ce titre, iI semblerait d'ailleurs que la directrice des ressources humaines des Bluets se soit, elle aussi, vu retirer tout droit de signer les arrêts maladies pour éviter des arrêts en cascade. Pour la syndicaliste, si le départ de Thomas Lauret devait se confirmer, s'ensuivraient des démissions en série aussi bien chez les cadres que les médecins. Et de tonner : "Personne n'a intérêt à cette nouvelle crise, ni même la CGT !"

Les tiraillements internes à la CGT pointés du doigt

Effectivement, en toile de fond, plus d'un voit dans cette nouvelle crise une volonté de "reprise en main" par la CGT. L'association Ambroise Croizat est en effet une émanation de la CGT de la métallurgie d'Île-de-France. Outre les Bluets, elle gère trois centres de réadaptation professionnelle et sociale (CRPS) : Suzanne-Masson à Paris (12e), Jean-Pierre-Timbaud à Montreuil (Seine-Saint-Denis) et Louis-Gatignon à Vouzeron (Cher). La pétition de Touche pas aux Bluets s'adresse d'ailleurs directement au secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. Sollicitée par Hospimedia, Anissa Chibane n'a pas voulu s'étendre sur la situation à la tête des Bluets. Mais, selon elle, ces histoires ne sont que des "débats farfelus" tout comme le serait cette soi-disant mise à l'écart du directeur. Et d'affirmer également ce 19 avril qu'aucun préavis de grève n'a été déposé auprès de l'association. D'aucuns le disent cependant, l'agitation sociale qui touche les Bluets ne serait pas totalement déconnectée de celle qui a secoué l'an dernier la fédération santé de la CGT. Pour ne pas dire la CGT dans son ensemble.

Contre toute attente, Mireille Stivala a en effet évincé fin mars 2015 Nathalie Gamiochipi, alors secrétaire générale sortante, de son poste à la tête de la fédération. Cette dernière, compagne en privée de Philippe Martinez, avait soutenu quelques semaines auparavant la candidature de celui-ci à la tête de la CGT pour remplacer Thierry Lepaon. Et cela contre l'avis de la fédération santé. Or, depuis le changement d'organigramme à la branche santé, Anissa Chibane, donnée proche de Nathalie Gamiochipi, a pris ce même printemps 2015 la direction de l'association Ambroise Croizat. Et Nathalie Gamiochipi l'a ensuite rejointe à la tête du CRPS Suzanne-Masson. Pour complexifier la donne, Thomas Lauret est, en marge de ses fonctions de directeur des Bluets, conseiller socialiste de Paris pour le 16e arrondissement. Or l'actuel secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, est bien décidé à camper la CGT dans un syndicalisme de contestation et de proposition. C'est le message qu'il a d'ailleurs réaffirmé ce 18 avril à Marseille en ouverture du 51e congrès annuel de la confédération (18-22 avril). À ce titre et à l'heure de la contestation au projet de loi El Khomri, les accointances avec les socialistes paraissent un peu malvenues. D'où cette éviction du directeur des Bluets, jugé "trop rose". Sollicitée pour réagir, la déléguée CGT des Bluets, Emmanuelle Allaire, dont le syndicat est de fait tiraillé dans sa position, n'a pas donné suite. Une chose est sûre, résume Virginie Gossez, "la CGT n'a pas les épaules assez larges pour diriger les Bluets".

L'ARS Île-de-France "parfaitement" informée et préoccupée

Contactée par Hospimedia, l'ARS Île-de-France n'a pas caché ce 19 avril être "parfaitement informée de la dégradation du climat social" aux Bluets. Pour autant, l'organisation de la gouvernance interne relève du domaine de compétence de l'association Ambroise Croizat, "qui a pris seule la décision de relever de ses fonctions le directeur de l'établissement", ajoute aussitôt l'agence francilienne. Celle-ci s'inquiète toutefois "de la répétition des crises de gouvernance qui ont pour conséquence directe des changements fréquents de directeur. Cette situation a nécessairement une influence sur le quotidien des personnels médicaux et non-médicaux". Pour l'ARS, sa première préoccupation est que l'activité obstétricale se déroule "dans un climat serein". Et à moyen terme, compte tenu du cadre réglementaire actuel et du caractère répété des situations de crise, elle souhaite que l'association "se donne les moyens de gérer de façon pérenne une maternité avec ce niveau d'activité (plus de 3 000 naissances en 2015)".
Thomas Quéguiner

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