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jeudi 12 mars 2015

« A la folie »: la Chine au reflet de sa psychiatrie

Le Monde.fr |  | Par 

Une image du documentaire "A la folie", de Wang Bing

Son nom est Wang. Wang Bing. Quarante-huit ans, pieds solidement plantés dans le sol, visage lunaire, sourire avenant mais qui ne trompe pas sur la détermination qui se cache derrière. Depuis une dizaine d’années, à travers ses films, Wang s’est fait l’agent très spécial d’un certain nombre, pour ne pas dire d’un nombre certain de Chinois qui ne trouvent pas à leur goût la conversion de leur pays à l’économie de marché, laquelle reconduit à leur endroit la brutalité séculaire des hiérarques envers le peuple, pérennise l’iniquité sociale, piétine la liberté d’expression, finit de réduire en miettes les repères de la vie sociale.

Sans doute n’est-il pas le seul réalisateur chinois à le faire. Il est, en revanche, le seul qui le fasse avec autant de persévérance, d’humanisme, de conviction en la puissance documentaire du cinéma. Il faudrait ici rappeler, en passant, que Wang Bing est un des plus grands documentaristes de ce temps, et qu’il doit sans doute à la relative confidentialité du genre et à la totale clandestinité de son œuvre de ne pas avoir encore écopé neuf cents ans de prison à domicile. « Je n’entretiens délibérément aucun contact avec les gens du cinéma ni avec les autorités. Je tourne pratiquement seul », nous dit-il avec un air parfaitement tranquille. La saga a commencé en 2003 avec un film de neuf heures, A l’ouest des rails, sidérante et élégiaque chronique du dénuement des ouvriers confrontés au démantèlement d’un complexe industriel du nord de la Chine. Après avoir porté le documentaire du XXIsiècle à un tel niveau, Wang Bing devait par la suite se relâcher sur la durée (folâtrant à trois ou quatre heures de moyenne) mais jamais sur la vocation testimoniale de son cinéma, qu’il faut se garder de réduire à une œuvre militante.


Cruauté insigne d’un destin depuis l’avènement de la République populaire (Fenming, chronique d’une femme chinoise, 2007), âpreté minérale d’un être vivant à la marge de la société (L’Homme sans nom, 2009), rééducation politique concentrationnaire (Le Fossé, 2010, sa seule fiction à ce jour), eau-forte sur trois fillettes de la campagne en butte à la paupérisation de leur foyer (Les Trois Sœurs du Yunnan, 2012). Ne manquait à ce tableau de la Chine telle qu’elle endure et souffre au jour le jour que l’intrusion dans un haut lieu de l’exclusion : l’asile psychiatrique. C’est chose faite avec A la folie. De passage à Paris à l’occasion de la sortie du film, le cinéaste se souvient en avoir eu l’idée en 2002, à Pékin : « J’ai tenté d’y tourner, aussi bien dans des cliniques privées que dans des hôpitaux, mais je n’ai pas obtenu d’autorisation. J’ai donc tourné dans un hôpital du Yunnan, grâce à l’entremise d’amis qui y travaillent. On m’avait donné deux semaines de tournage, j’ai arraché deux mois et demi. Ce qui m’intéressait ici, c’était la répétition des jours et des rites qui rassemblent ces hommes pratiquement jusqu’à leur mort. L’action du temps sur l’être humain. »

Le dispositif est minimal : deux opérateurs (dont Wang Bing), un micro fixé à la caméra. Le décor ne l’est pas moins : un établissement tout en hauteur réparti par étages selon les sexes, avec une suite de chambrées longée par une étroite coursive, qui fait elle-même le tour du vide central. Lumière d’aquarium, sous-exposition constante, extravagance du malheur, impression russe (Gogol, Sokourov, Guerman). Posté à l’étage masculin, le réalisateur filme en plans fixes dans les chambrées, en mouvement dans la coursive où il s’agit de suivre les personnages qui en font fréquemment le tour. Quelques-uns, progressivement, se détachent sur le fond de souffrance et de claustration qui saisit la foule prostrée de ces hommes.


La tendresse


Deux particularités fortes caractérisent ce film. La première est son absence totale d’ambition pédagogique. On ne sait ni où l’on est, ni qui sont ces gens, ni pourquoi ils sont là. Les médecins et les infirmiers sont à peine montrés, si ce n’est dans leurs fonctions les plus triviales (distribution de médicaments, surveillance, rappel de l’autorité). Aucun commentaire ne prétend nous éclairer. 

Assez ironiquement, un carton final indiquera au spectateur quelques infirmations essentielles. La seconde caractéristique découle de la première, en montrant que Wang Bing est venu filmer ici autre chose. Cette chose, plutôt rare dans un documentaire sur la folie (et Dieu sait que le genre a produit de remarquables films sur le sujet), c’est la tendresse. La manière dont ces hommes privés de liberté, de dignité, plus ou moins de raison, en viennent à se réchauffer l’un l’autre, à se confier, à se toucher, à s’aimer parfois.

Cela est très beau. « Ces hommes ont parfaitement conscience d’être méprisés et écartés de la société. Je voulais montrer leur grande fragilité, et surtout pas les filmer comme des êtres différents. » Voilà, tout est dit en somme. Plus que jamais ici, filmer la folie revient à révéler l’envers du décor de la société qui les exclut ou dont ils s’excluent eux-mêmes. Filmer l’asile comme un havre sinon de paix, du moins de proximité collective qui compose avec la misère et en dit long sur l’inexorable froideur qui règne hors de ces murs.


Documentaire chinois de Wang bing. (3 h 50) (voir le trailer ici)

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