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jeudi 7 novembre 2013

Statut des femmes : du fourneau au boulot

LE MONDE CULTURE ET IDEES | Par 

Illustration anonyme pour une carte postale de 1923 éditée par les groupes féministes de l'enseignement laïque, où la figure de la mère se confond avec celle de l'institutrice.
Illustration anonyme pour une carte postale de 1923 éditée par les groupes féministes de l'enseignement laïque, où la figure de la mère se confond avec celle de l'institutrice. | Coll. Dixmier/Kharbine-Tapabor

L'affiche, en noir et blanc, date de la Grande Guerre. Elle émane des groupes féministes de l'enseignement laïque. La figure de l'institutrice s'y confond avec celle de la mère, protectrice des enfants face à la guerre exterminatrice qui enrôle les hommes. « Ces groupes féministes étaient très marqués à gauche, rappelle Michelle Zancarini-Fournel, professeure d'histoire contemporaine à l'université Claude-Bernard-Lyon-I et coauteure, avec l'historienne Bibia Pavard, de l'ouvrage Lutte des femmes. 100 ans d'affiches féministes (Les Echappés). Il est donc remarquable que ce mouvem
ent quasiment extrémiste représente l'institutrice en mère plutôt qu'en professionnelle de l'enseignement. » Cette représentation de la femme tente à sa manière de concilier droit au travail et maternité : une contradiction à laquelle s'est heurtée, dès son émergence à la fin du XIXe siècle, la première vague féministe.

« INJUSTICE ! A SALAIRE ÉGAL, NIVEAU DE VIE INÉGAL »
Quel contraste avec l'iconographie de l'entre-deux-guerres ! La femme y est devenue une parfaite mère au foyer, et l'épouse « sans profession », la norme sociale. Ce ne sont pas les féministes qui clament : « Injustice ! A salaire égal, niveau de vie inégal »,mais l'Alliance nationale pour la vitalité française contre la dépopulation, association familiale reconnue d'utilité publique.
Le discours qui vise à demander des moyens supplémentaires pour les familles s'appuie sur quatre saynètes le long d'une courbe descendante. Le personnage du père, en bleu, y diminue pour devenir progressivement transparent, tandis que le cadre et les détails du quotidien, en jaune et rouge, témoignent d'une baisse de qualité de vie à mesure que les enfants envahissent l'espace. « L'Allemagne est alors en pleine croissance démographique quand la population française augmente très lentement : les gouvernements développent donc une propagande nataliste offensive », précise Michelle Zancarini-Fournel.
Tout, dans l'imagerie institutionnelle, doit alors être fait pour accroître les allocations familiales. Mais aussi pour repousser les femmes hors de la sphère de production où la première guerre mondiale les a attirées. Les féministes, pendant ce temps, sont sur d'autres fronts - celui des droits civils, et plus encore, celui du droit de vote. Les femmes l'ont obtenu au Royaume-Uni en 1918, en Allemagne en 1919, aux Etats-Unis en 1920 : en France, il leur faudra se battre jusqu'en 1944. Au regard de cet enjeu politique, le droit au travail salarié devient une question secondaire. La légitimité des femmes dans ce domaine s'affaiblit encore avec la crise des années 1930. Et cettesituation perdurera longtemps au sortir de la seconde guerre mondiale.
 RETOUR AU FOYER : LE CONTRECOUP DE LA GUERRE
Si les femmes ont toujours travaillé (elles forment depuis deux siècles plus du tiers de la population active, une moitié aujourd'hui), la plupart d'entre elles exercent, après guerre, des activités précaires et mal payées. Certaines effectuent de petits travaux à domicile, d'autres prennent leur part aux activités agricoles mais ces tâches ne sont ni déclarées ni recensées. « Il y a bien un creux de la vague entre 1946 et 1968, confirment Margaret Maruani et Monique Meron, respectivement sociologue et statisticienne, dans Un siècle de travail des femmes en France(La Découverte, 2012). Est-ce un contrecoup de la guerre - les hommes rentrent du front, les femmes rentrent au foyer ? Survivance de l'idéologie vichyste qui ne supportait guère le travail des femmes et encore moins celui des mères ? Ces années correspondent également au baby-boom, période où la fécondité a été particulièrement forte en France. » C'est l'époque où « Moulinex libère la femme » - ce qui reste à voir. Sur les panneaux d'affichage, la question du travail des femmes n'apparaît guère.

Affiche éditée par la CFDT vers 1975 qui réclame le droit à l'emploi pour les femmes.

ANNÉES SOIXANTE-DIX : LE DROIT À DISPOSER DE SON CORPS
Dix ans plus tard, on ne voit plus qu'elles. En 1971, les bachelières sont devenues plus nombreuses que les bacheliers, à partir de 1975, c'est au tour des étudiantes. Le secteur tertiaire explose, les professions des femmes se diversifient, le statut d'épouse au foyer se fait rare. La production iconographique accompagne cette mutation pour demander plus d'égalité, et ce sont pour l'essentiel les syndicats et les partis politiques qui portent les revendications. « A valeur égale, salaire égal » (CGT), « Femmes, droit à l'emploi, à tous les emplois » (CFDT), « 54 % des chômeurs sont des femmes » (PS) : la mise en scène est minimale, le message politique prépondérant. « Le combat des féministes portait alors principalement sur le droit à disposer de leur corps, le droit à la contraception et à l'avortement, la lutte contre le viol et les violences faites aux femmes, résume Margaret Maruani. Mais les syndicats, eux, se sont sentis obligés de se positionner sur la question du travail. »
Quarante ans plus tard, l'iconographie militante défriche un terrain autrement plus coriace, celui du travail ménager. « Aujourd'hui encore, les femmes réalisent 80 % des tâches domestiques », rappelle en 2012 l'association Osez le féminisme. La chorégraphe-photographe Karine Saporta, qui a réalisé l'affiche de l'édition 2013 du Festival international de films de femmes de Créteil, traite le sujet avec un humour décapant. Visiblement exaspérée, la jeune femme au premier plan a relié son aspirateur à une caméra, semblant ainsi transformer son dépit en création artistique. Ce qui, en soi, est une évolution.

Affiche de l'édition 2013 du Festival de films de femmes de Créteil, réalisée par la chorégraphe Karine Saporta.


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