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jeudi 7 novembre 2013

"La prévention de la récidive commence en milieu ouvert"

LE MONDE | 
Isabelle Gorce a pris la direction de l'administration pénitentiaire le 22 août, alors que le taux d'occupation des établissements atteint chaque mois des records. La magistrate de 51 ans a passé plus de douze ans à travailler avec l'administration pénitentiaire, dont elle avait été sèchement évincée en 2010 par Michèle Alliot-Marie, alors garde des sceaux.
Sa nomination signe la volonté d'ouverture d'une institution souvent repliée sur elle-même, à la veille d'un débat politiquement sensible : la réforme pénale, qui vise à créer une peine de probation – la contrainte pénale – pour prévenir la récidive. Les services d'insertion et de probation, décisifs pour gérer cette nouvelle peine, sont en effet rattachés à l'administration pénitentiaire.

Ne faudrait-il pas, comme en Belgique, sortir le champ de la probation de la pénitentiaire ?
Ce serait assez absurde, l'administration pénitentiaire n'a pas seulement une mission de surveillance et de garde, il y a une intrication très forte entre le fait de contenir à un moment donné des personnes dans des établissements, de travailler à leur réinsertion et d'assurer ensuite une continuité dans leur prise en charge en milieu ouvert.
Il serait risqué d'avoir une administration des prisons renfermée sur elle-même, et de l'autre des services d'insertion et de probation, on aurait des problèmes de coordination majeurs. Le secteur du milieu ouvert fait partie intégrante de l'administration pénitentiaire, depuis longtemps maintenant.
L'accroissement constant du nombre de détenus et les taux de récidive ne signent-ils pas l'échec de l'enfermement ?
C'est un peu court, toutes les personnes détenues ne sont pas identiques, toutes les récidives ne se valent pas. C'est pour les courtes peines que la prison pose le plus de questions. L'établissement pénitentiaire est un système qui reste très lourd, où il est difficile d'avoir une organisation performante. Les maisons d'arrêt gèrent à la fois des prévenus, des condamnés à de longues et à de courtes peines : là, le système est fragile, car il est la première victime de la suroccupation. En revanche, le système peut être très performant dans les établissements pour peine qui sont bien structurés.
Les courtes peines posent des problèmes complexes. Beaucoup en maison d'arrêt ont déjà été condamnés à des peines en milieu ouvert, un sursis simple, puis un travail d'intérêt général ou un sursis avec mise à l'épreuve, et c'est donc à la suite d'échecs successifs qu'ils finissent par être condamnés à une petite peine d'emprisonnement.
La question de la prévention de la récidive concerne ainsi en premier lieu le milieu ouvert, encore trop peu charpenté pour lutter contre cette petite et moyenne délinquance. On croise en prison trop de gens incarcérés pour conduite en état alcoolique, conduite sans permis ou de petits vols, dont les raisons du passage à l'acte n'ont pas été traitées suffisamment en amont.
A un moment donné, faute de mieux, les tribunaux prononcent des courtes peines d'emprisonnement. Tout l'enjeu de la contrainte pénale, c'est de créer une peine qui permette d'éviter à ces gens un passage en prison tout en offrant un cadre très contenant.
Quels sont vos problèmes prioritaires ?
Dès qu'on prend ses fonctions, on est tout de suite happé par la suroccupation des établissements, les incidents en détention, réguliers et parfois graves. Il y a une forte tension dans les effectifs des personnels de surveillance, qui crée à la fois du mécontentement et de la fatigue. Il reste ensuite les problèmes de fond, avec la mise en oeuvre de la loi pénitentiaire de 2009, quatre ans après son adoption.
La suppression des fouilles systématiques donne encore lieu à des contestations, le personnel a le sentiment qu'on lui retire un moyen d'action, mais globalement des fouilles ciblées les ont remplacées dans la plupart des établissements. Le problème sera réglé avant la fin de l'année. Des portiques de détection ont été commandés, certains installés. Mais tous les systèmes de sécurité ne peuvent remplacer la vigilance et l'intelligence humaines, ils n'en sont que le soutien.
La loi de 2009 pose-t-elle d'autres difficultés ?
Une disposition reste difficile pour l'institution : la consultation des personnes détenues sur les activités de l'établissement. Des expérimentations ont été mises en oeuvre, d'ailleurs assez intéressantes. On procède dans certains établissements à des élections de personnes détenues, dans d'autres, notamment en maisons d'arrêt, elles sont désignées par le chef d'établissement. C'est une consultation, d'ailleurs assez logique, et l'expérience ne pose pas de difficultés.
Mais, pour une partie du personnel, demander leur avis aux détenus peut être une fragilité, cela reste un sujet de tension avec les organisations professionnelles. Mais une prison fonctionne beaucoup sur la circulation de la parole. Lorsqu'elle ne circule plus, on est en danger.
Le parc pénitentiaire vous semble-t-il en très mauvais état ?
Je dirais qu'il est contrasté. La moitié des places se situent maintenant dans les établissements neufs. On a ensuite des établissements rénovés, et quelques gros points noirs, qui restent sans véritable autre solution qu'une reconstruction à terme. Des travaux très importants sont entrepris aux Baumettes à Marseille, dont l'état, c'est vrai, était désolant ; la Santé à Paris va fermer pendant cinq ans et faire l'objet d'une profonde rénovation ; nombre d'établissements des DOM-TOM sont dans un état de vétusté et de suroccupation massives.
Certains établissements n'ont pas de capacité d'évolution, notamment ceux qui ont encore des dortoirs. La loi sur l'encellulement individuel entre en vigueur en principe à la fin de l'année prochaine : il est certain que tout le parc pénitentiaire ne sera pas à niveau fin 2014.
Les nouveaux établissements sont décentrés, automatisés, déshumanisés. Y a-t-il eu des erreurs de conception ?
On a dit la même chose au début des années 1990 avec le premier programme de construction massif, on est pourtant passé de la prison du XIXe à des établissements modernes, parfois totalement perdus dans les champs. Vingt ans plus tard, ces établissements ont trouvé leur place, se sont patinés. Ce sera le cas des nouveaux, qui s'humaniseront avec le temps. Il est certain que lorsqu'on entre dans ces bâtiments neufs, on est saisi par leur froideur, leur mode de fonctionnement extrêmement structuré, où les circulations sont très encadrées. Cela crée un sentiment de rigidité qui n'existait peut-être pas dans les petites maisons d'arrêt, où tout le monde parlait à tout le monde. Evidemment, le contraste est saisissant.
Ils présentent cependant des avantages : une plus grande maîtrise de la sécurité, des espaces plus grands pour les activités, une meilleure individualisation de la prise en charge. Il y a aussi des détenus qui sont stupéfaits d'avoir une douche en cellule, de l'espace, de la propreté… Il est vrai qu'on a pu constater, dans les mois qui ont suivi l'ouverture de quelques-uns de ces établissements, très peu heureusement, une vague de suicides.
Et puis le système s'est équilibré. C'est difficile à interpréter. Est-ce que, lors de l'ouverture d'un nouvel établissement, le personnel est lui-même trop préoccupé à prendre ses marques ? Et il y a des personnes détenues plus vulnérables que d'autres, alors que dans les prisons plus vétustes, la forte promiscuité a pu parfois les soutenir.
Les journalistes vont bientôt pouvoir accompagner les parlementaires en prison. Y êtes-vous favorable ?

Beaucoup de parlementaires visitent les établissements, plus de 120 en 2012, pratiquement un tous les trois jours, qu'ils viennent avec ou sans la presse ne pose aucune difficulté. Il y a eu 1 350 reportages dans les prisons en 2012, on est à l'aise avec cette question, j'aimerais qu'on me dise quelle autre administration d'enfermement accueille autant de journalistes. Je n'ai pas d'inquiétude.

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