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mardi 22 juin 2021

Le «prêtre-psy» Tony Anatrella, accusé d’agressions sexuelles, sera jugé

par Bernadette Sauvaget    publié le 23 juin 2021 

Le diocèse de Paris vient d’ouvrir un procès canonique, interne à l’Eglise, à l’encontre du prêtre et psychanalyste, l’un des théoriciens du discours anti-gay, accusé de violences sexuelles par d’anciens patients. 

Est-ce l’épilogue de l’un des plus grands scandales au sein du catholicisme français, d’une affaire qui dure depuis vingt ans ? Le prêtre Tony Anatrella, surnommé le «psy de l’Eglise», figure de proue du discours catholique contre l’homosexualité, sera prochainement jugé par un tribunal ecclésiastique, a appris Libération auprès de différentes sources au sein de l’Eglise catholique. Contactée par Libé, Me Nadia Debbache, l’avocate de plusieurs hommes accusant le prélat d’agressions sexuelles lors de thérapies, a confirmé l’information : «C’est essentiel pour les victimes et pour l’Eglise catholique que cette procédure ait lieu. J’espère que ce sera l’occasion de revenir sur les années pendant lesquelles Tony Anatrella a bénéficié de protections et a pu développer ces thèses contre l’homosexualité.»

Pour des raisons de secret lié à la procédure, les motifs exacts pour lesquels le prêtre est poursuivi ne sont pas encore connus. Selon plusieurs experts de droit canonique (le droit interne à l’Eglise), il s’agirait très vraisemblablement d’une affaire d’agressions sexuelles sur mineur commises en 1974, selon le témoignage de Pascal B., recueilli par Libération au printemps 2019. «Il peut s’agir aussi de nouveaux faits qui ont été portés à la connaissance du diocèse de Paris ou d’autres éléments que les accusations d’abus sexuels», estime, de son côté, l’un des meilleurs experts de cette affaire complexe et explosive.

Quoi qu’il en soit, la procédure a été ouverte récemment à l’initiative du diocèse de Paris. «Nous ne pouvons pas communiquer à ce sujet», expose sa directrice de la communication, Karine Dalle, évoquant la confidentialité. En termes de droit canonique, il s’agit d’une procédure pénale extrajudiciaire, c’est-à-dire assez rapide. «Cela suppose que le dossier constitué est déjà solide», analyse un expert.

Discrètement écarté

Malgré les accusations graves qui pèsent sur lui depuis de nombreuses années, Tony Anatrella bénéficie encore de soutiens dans les milieux ultraconservateurs, notamment celui du «Salon beige», un site proche de l’extrême droite catholique. Le «psy de l’Eglise», dont le cursus de formation reste flou, n’est pas n’importe qui. Agé de 80 ans, le prélat, à la prestance et au verbe qui en imposent, a été très influent en France et à Rome sur les questions relatives à l’homosexualité et au genre. Il était celui à qui les responsables de l’Eglise adressaient souvent les prêtres et religieux en difficulté psychologique.

Peu connu du grand public, il a été médiatisé lors de l’adoption du Pacs, à la fin des années 90, mesure à laquelle s’opposait vigoureusement l’Eglise catholique. Prêtre et psychothérapeute, Anatrella est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, «théorisant» un certain nombre de conceptions anti-gays de l’Eglise catholique. En 2005, son influence à Rome semble à son zénith. Il participe alors par ses travaux à l’interdiction d’accès à la prêtrise pour les homosexuels.

La procédure canonique qui s’ouvre est l’aboutissement d’un très long combat mené par les victimes, en butte aux puissantes protections dont a bénéficié Anatrella, y compris parmi des prélats encore en fonction. Au début des années 2000, Daniel L., ancien séminariste, alerte l’archevêque de Paris, le cardinal Jean-Marie Lustiger, d’agressions sexuelles qu’il aurait subies pendant des séances de thérapie. Rien ne se passe alors. Daniel L. publie son témoignage dans la revue catholique contestatrice Golias en 2006.

Pendant des années, l’institution réussit à éteindre l’incendie. Le sucesseur de Lustiger, le cardinal André Vingt-Trois, apporte un soutien marqué à Anatrella, qui appartient à la même génération que lui. En novembre 2007, un mail est ainsi adressé à l’ensemble des prêtres du diocèse de Paris pour faire bloc autour d’Anatrella. La réputation du «psy de l’Eglise» a pris quand même un sérieux coup d’aile. En France, il est discrètement écarté des commissions mises en place pour lutter contre la pédocriminalité.

L’affaire rebondit en 2016 dans le sillage du scandale lié à l’affaire Preynat-Barbarin à Lyon. De nouveaux témoignages viennent conforter celui de Daniel L. : deux anciens patients, rencontrés par Libération, évoquent des pratiques thérapeutiques dévoyées qui aboutissaient, selon ces témoignages, à des masturbations et parfois des fellations. En 2017, le diocèse de Paris rouvre le dossier. Au terme d’une enquête interne, Anatrella est sanctionné, l’année suivante, par Mgr Michel Aupetit, suspendu de ses activités de prêtre, interdit d’activités publiques et de pratiques thérapeutiques.

«Ce qu’Anatrella m’a fait subir, c’est comme si c’était hier»

Bénéficiant encore de solides réseaux à la curie romaine et ayant ses entrées auprès de cardinaux influents, Anatrella tente, visiblement sans succès, de faire annuler cette sanction. Sollicité à plusieurs reprises par Libération, le prélat n’a jamais donné suite à nos demandes. Pour le «psy de l’Eglise», les choses se compliquent début 2019. Pascal B. se manifeste après témoigné lui aussi, en 2006, dans Golias. Il s’agirait, cette fois-ci, d’actes commis sur un mineur, un facteur aggravant qui ouvre la voie à une levée de la prescription, nécessaire pour qu’un procès puisse se tenir. Les faits mentionnés par Pascal B. étaient déjà connus d’un cercle restreint de catholiques depuis leur publication.

En fait, il a fallu treize ans pour que l’institution prenne véritablement au sérieux ces accusations. Accompagnée de Me Debbache, Pascal B. est reçu en février 2019 au diocèse de Paris, par l’un des bras droits de Mgr Aupetit. Le dossier est ensuite transmis à la Congrégation pour la doctrine de la foi (héritière de l’inquisition à Rome), qui centralise, au niveau mondial, les cas d’abus sexuels sur mineurs commis dans l’Eglise catholique. Selon plusieurs experts, celle-ci a probablement levé la prescription dans l’affaire de Pascal B. afin que le procès puisse s’ouvrir.

Contacté par Libération, Pascal B. reste encore circonspect sur l’issue de l’affaire. «Ce qu’Anatrella m’a fait subir, c’est comme si c’était hier, raconte-t-il. Malheureusement, mes parents sont morts [avant de] comprendre que j’ai toujours dit la vérité. Ma mère était très pieuse et avait une confiance aveugle dans ce prêtre.»

Pour ce qui est des sanctions, Tony Anatrella risque cette fois-ci, selon des avis autorisés, le renvoi de l’état clérical, c’est-à-dire d’être déchu de son statut de prêtre. Eventuellement, il pourrait aussi se voir infliger des dommages et intérêts à verser aux personnes reconnues victimes.

En France, la tenue de ce procès arrive, en tous les cas, à point nommé pour la hiérarchie catholique. A l’automne, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) remettra un volumineux rapport qui devrait mettre à jour les très nombreux dysfonctionnements de l’institution quant à sa gestion, ces dernières décennies, des violences sexuelles commises par des clercs.


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