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lundi 15 août 2016

Hugo, plus que jamais d’actualité, par Elisabeth Roudinesco

LE MONDE DES LIVRES
Lectures pour temps troublés.
par Elisabeth Roudinesco

Elisabeth Roudinesco, 2007.
Elisabeth Roudinesco, 2007. STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

« L’Homme qui rit », de Victor Hugo, 1868 ; multiples éditions disponibles.
Quand Jean Birnbaum m’a demandé de participer à cet ensemble, j’ai aussitôt pensé àL’Homme qui rit, le roman le plus fou, le plus baroque et le moins aimé de Victor Hugo, celui qui construit une épopée de la conscience de soi occidentale, incarnée autant par des sujets singuliers que par leur ancrage dans l’histoire des­ ­Lumières européennes. En un mot, Hugo, l’exilé de Guernesey devenu républicain, amoureux des familles, des animaux et des anormaux, orfèvre dans l’art des inversions identitaires, raconte ici l’Angleterre « d’après sa révo­lution et d’avant la nôtre ». L’ouvrage devait être inséré dans une trilogie politique, un premier livre traitant de l’aristocratie, un deuxième de la monarchie et un troisième de la révo­lution (Quatrevingt-treize).

Le livre relate donc les grandeurs et les misères du royaume d’Angleterre à travers le destin de plusieurs personnages. A la fin du XVIIe siècle, Ursus, saltimbanque misanthrope, guetteur de ­rêves et comédien, couvert de peaux d’ours, voyage dans une cahute, accompagné de son fidèle compagnon, un loup immense, qu’il a nommé Homo. Ursus est la bête et Homo l’homme. Il recueille Gwynplaine, enfant de 10 ans abandonné par des Compra­chicos (voleurs d’enfants), après avoir été défiguré pour ressembler à un clown au rire permanent. L’enfant porte dans ses bras un bébé aveugle (Dea). Ursus décide qu’il sera le père de ces deux enfants et qu’Homo sera leur oncle : famille sublime et atypique, illuminée par l’amour. Dans la cahute, les enfants passent leur première nuit : « Une nuit de noces avant le sexe. Le ­petit garçon et la petite fille, nus et côte à côte, eurent pendant ces heures silencieuses la promiscuité séraphique de l’ombre (…). Ils étaient mari et femme de la ­façon dont on est ange. »
Tableau frénétique
Pendant des années, la troupe présente dans les villages un spectacle, Chaos vaincu, où est narrée l’histoire de l’homme qui rit, de la jeune fille aveugle, de l’ours et du loup. Devenu célèbre, Gwynplaine apprend qu’il s’appelle Fermain Clancharlie et qu’il est issu d’une des plus illustres familles de la noblesse, héritier d’une fortune colossale. Manipulé par la duchesse Josiane, créature sensuelle et satanique – un œil noir et l’autre pervenche –, puis par Barkilphedro, bouffon au corps obèse et à la tête squelettique, il se rend à la Chambre des lords où il prononce un vibrant discours : « Je suis le peuple, je suis l’homme qui rit de vous(…). Je ris, cela veut dire : je pleure. » L’assemblée éclate de rire. Gwynplaine disparaîtra avec Dea dans les eaux de la Tamise.
Jamais Hugo n’avait encore ­déployé un style aussi rugissant. Les 800 pages de ce roman dressent le tableau frénétique d’une société qui, pour être différente de la nôtre, n’en est pas moins évocatrice de notre histoire immédiate : « Des sociétés vieillies ­résulte un certain état difforme, écrit Hugo. Tout finit par y être monstre, le gouvernement, la ­civilisation, la richesse, la misère, la loi (…). On se hait, chacun prépare sa tempête. L’âme se débat. De là le chaos(…). Chez deux peuples surtout, il est caractéristique. En Angleterre après 1688, révolution fausse ; en France avant 1789, révolution vraie. 93 conclut. »
Je ne sais pas si la littérature peut être un soutien dans des ­périodes troublées, mais ce ­livre-là me semble plus que ­jamais d’actualité. Victor Hugo n’abandonnait pas l’espérance et refusait tous les nationalismes : « Les vieilles jalousies de races n’existent pas pour moi, je suis de toutes les races. »
Elisabeth Roudinesco (collaboratrice du « Monde des livres ») est historienne de la ­psychanalyste. Elle est l’auteure, ­notamment, de Pourquoi la ­psychanalyse ? (Fayard, 1999) et de Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre (Seuil, 2014).

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