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mercredi 28 décembre 2016

Pratiques asphyxiques à l’école : la partition de l’académie de Toulouse

      26/12/2016

E. GODEAU, Médecin conseiller, académie de Toulouse, chercheur UMR 1027 Inserm – Université Paul Sabatier, Toulouse
La pratique des « jeux » dangereux et notamment d’asphyxie (jeu du foulard, de la tomate, du poumon, rêve indien, etc.) n’est pas nouvelle, mais elle est en forte recrudescence depuis les années 2000. Sa connaissance est rendue difficile par une pratique à l’insu des parents, dans la chambre de l’enfant, voire la nuit, ou initiée de façon collective et clandestine en milieu scolaire. Le nombre des décès en lien avec des pratiques asphyxiques est sans doute sous-estimé, de nombreux cas d’étranglements d’enfants et d’adolescents étant considérés a priori comme des gestes suicidaires. L’âge de début est également préoccupant, puisque plusieurs cas ont été signalés auprès d’associations de prévention concernant des enfants de maternelle, ce qui semble relativement nouveau.

En tout état de cause, l’école semble être un lieu privilégié pour observer les pratiques asphyxiques des élèves, d’une part, et en faire la prévention, d’autre part. L’académie de Toulouse s’est mobilisée depuis plusieurs années, en partenariat étroit avec le service des urgences pédiatriques du CHU de Toulouse, autour de la priorité de santé publique qu’est la prévention des pratiques asphyxiques.

Acte 1 : une thèse de pédiatrie basée sur une enquête en milieu scolaire

En 2013, la pédiatre responsable des urgences pédiatriques de l’hôpital des Enfants de Toulouse, sensibilisée par des collègues urgentistes lors de colloques et alertée par une impression d’augmentation des cas observés, est venue solliciter la médecin, conseiller de la rectrice de l’académie de Toulouse, chargée de la santé des élèves et de la recherche. Elles ont mis en place un partenariat inédit autour des pratiques asphyxiques des jeunes enfants, abusivement désignées par le terme générique de « jeux dangereux ». C’est au départ sous la forme de la codirection d’une thèse de pédiatrie, reposant sur une enquête conduite auprès d’un échantillon représentatif des élèves de Haute-Garonne de CE1CE2, que ce partenariat s’est formalisé. La direction de la prospective et de la performance de l’académie de Toulouse a tiré un échantillon de 25 écoles de Haute-Garonne.
Ces écoles ont été officiellement sollicitées pour que deux de leurs classes (un CE1 et un CE2) participent à l’enquête, sous le double timbre académie de Toulouse/hôpitaux de Toulouse, matérialisant ainsi la collaboration.
Un dossier complet présentant l’importance du sujet, une lettre d’information destinée aux parents (procédure de consentement passif leur permettant de refuser la participation de leur enfant) et divers documents scientifiques et de prévention, leur étaient également fournis. En parallèle et de manière collégiale, le questionnaire a été développé, testé dans des classes de niveau équivalent, amendé et finalisé. La pédiatre a réalisé la passation auprès de 1 125 élèves entre avril et juin 2013. Le service médical du rectorat a contribué autant que de besoin à rassurer les directrices et directeurs d’école sur l’anonymat, la confidentialité et le fait que faire passer les questionnaires n’allait pas décupler les pratiques, ni donner aux enfants l’idée de les pratiquer, bien au contraire. En effet, chaque passation étant suivie d’une intervention interactive de la pédiatre, rappelant notamment les mécanismes et risques de l’asphyxie et clarifiant les représentations autour de ces pratiques, on peut considérer que les élèves concernés ont bénéficié d’une première action de prévention. En juin 2014, la thèse de pédiatrie de Caroline Cortey a été brillamment soutenue.

Acte 2 : former les médecins de l’académie de Toulouse

Les premiers constats plutôt alarmants : plus du tiers des élèves enquêtés au CE1-CE2 avaient déjà pratiqué divers « jeux » d’asphyxie dont un tiers dès la maternelle et 26 % disaient avoir joué à s’étrangler. Ces constats ont été d’emblée partagés avec tous les médecins de l’Éducation nationale de l’académie lors de leurs journées annuelles de formation continue. La présentation des données épidémiologiques a été complétée d’une intervention sur la clinique des pratiques asphyxiques destinée à aider ces professionnels de première ligne à en repérer les signes chez les élèves. L’année suivante, en réponse aux besoins des médecins du terrain, un diaporama a été élaboré par les deux pédiatres urgentistes et la médecin conseiller pour servir d’outil de base à tout médecin scolaire ayant à intervenir sur le thème des pratiques asphyxiques, que ce soit en prévention ou après évacuation d’enfants ayant eu des malaises initialement « inexpliqués », secondairement attribués à ces pratiques. Ce diaporama, facile à personnaliser et contextualiser selon les besoins, était complété de références et de documents de prévention, destinés aux adultes de la communauté éducative, aux parents et aux enfants. Enfin, l’article issu de la thèse de Caroline Cortey, paru entre temps, était également joint.

Acte 3 : impliquer la gouvernance sur tout le territoire

Au printemps 2015, la rectrice de l’académie de Toulouse a invité les 8 inspecteurs d’académie, directeurs des services départementaux de l’Éducation nationale (IA/DASEN) à solliciter leurs médecins conseillers pour impulser une réflexion concertée autour d’actions de prévention et de formation concernant les pratiques asphyxiques dans chacun de leur département. Il s’agissait d’inscrire cette démarche dans celle plus large autour de la lutte contre le harcèlement et l’amélioration du climat scolaire, une part de la réflexion et des outils de remédiation pouvant être commune. En parallèle, lors de la mise en place du groupe de pilotage académique sur le climat scolaire, un volet « pratiques asphyxiques » a été rajouté. Une formation intercatégorielle (tout personnel de l’Éducation nationale) d’une journée sera proposée dans le plan académique de formation 2016/2017 lors de laquelle interviendront notamment des pédiatres urgentistes, une association nationale de prévention des jeux dangereux (l’APEAS pour Accompagner, Prévenir, Eduquer, Agir, Sauver), et des médecins scolaires confrontés à une situation de malaise d’élève consécutif à ces pratiques. L’objectif sera de donner aux stagiaires les éléments nécessaires à la mise en place d’actions de sensibilisation et de prévention.

Final : le rôle clé des médecins de l’Éducation nationale

La mise en œuvre de ce dispositif a été laissée à l’initiative de chaque département selon ses autres projets et actualités. Dans tous les cas, les médecins conseillers et les médecins de terrain se sont mis à la disposition des directeurs d’école, inspecteurs de l’Éducation nationale et principaux de collège pour intervenir dans les suites d’incidents, malaises inexpliqués et évacuations d’élèves dans ce contexte. Dans certains départements, les médecins n’ont jamais été sollicités, alors que dans d’autres ils l’ont été plusieurs fois. Dans ce cas, des réunions réunissant enseignants, personnels de direction, membres des réseaux d’aide, psychologues, inspecteurs et parents des écoles concernées ont été organisées préalablement à des actions envers les élèves. Dans la majorité des départements, les médecins sont intervenus ou vont intervenir en réunion de regroupement de personnels de l’Éducation nationale et/ou de formation initiale ou continue de directeurs d’école. Parfois, ces interventions sont intercatégorielles, lors de journées thématiques autour du climat scolaire ou du harcèlement, qui peuvent être éventuellement ouvertes à d’autres publics (personnels hospitaliers, de PMI, de l’enseignement privé, travailleurs sociaux, etc.). Dans tous les cas, les médecins étant intervenus insistent sur le fait que les adultes rencontrés dans ces séances n’ont aucune conscience de la fréquence et de la gravité de ces pratiques, ce qui légitime pleinement notre plan d’action. Les médecins scolaires, par leur position en première ligne et leur expertise spécifique sur la santé de l’élève et la prévention en milieu scolaire, peuvent donc jouer un rôle fondamental dans  la prévention des pratiques asphyxiques chez les enfants et les adolescents dans notre pays. En ouvrant les yeux des adultes (professionnels et parents), mais aussi ceux des enfants sur la fréquence et les risques de ces pratiques, en repérant des pratiques passées et jusqu’à présent inaperçues, en développant le travail en réseau avec les urgences, les pédiatres et les médecins de famille des enfants, les médecins scolaires de l’académie de Toulouse ont un rôle clé à jouer dans cette partition ambitieuse et exigeante.

Pour en savoir plus

• Bernadet S, Purper-Ouakil D, Michel G. Typologie des jeux dangereux chez les collégiens : vers une étude des profils psychologiques. Ann Med Psy 2012 ; 170 : 654-8.
• Cortey C et al. Jeux d’asphyxie chez les élèves de CE1-CE2. Arch Pediatr 2015 ; Nov 28. pii: S0929-693X(15)00399-1. doi: 10.1016/ j.arcped.2015.10.009.
• Direction générale de l’enseignement scolaire. Jeux dangereux et pratiques violentes. Guide d’intervention en milieu scolaire. Ministère de l’Education nationale. http://media.education.gouv.fr/file/51/6/5516.pdf 
• Connaissance et pratiques du « jeu du foulard » et autres jeux d’apnée ou d’évanouissement chez les enfants âgés de 6 à 15 ans. Enquête Ipsos Public Affairs/ APEAS, 2011.
• Guilheria J, Fontana P, Andro nikof A. Les « jeux de non-oxygénation » chez les jeunes collégiens français : résultats d’une étude pilote. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 2015 ; 63 : 495-503.
• Le Heuzey MF. Jeux dangereux chez l’enfant d’âge scolaire. Arch Pediatr 2011 ; 18 : 235-7.
• Pelladeau E, Coslin PG. Le jeu du foulard pourrait-il conduire de l’ordalie à l’addiction ? Perspectives Psy 2013 ; 4(52) : 355-65.
• Romano H. L’enfant et les jeux dangereux. Ed. Dunod, Paris 2012.
• Smolkova A et al. Jeux dangereux et pratiques violentes à l’école : le repérage en médecine générale. Médecine 2016, p. 176-81.
• Vigne M. Les « jeux dangereux » en cycle 3 : état des lieux au service d’une politique de sensibilisation et de prévention des risques encourus avant l’entrée au collège. International Journal of Violence and Schools 2015 ; 16 : 67-95.

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