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dimanche 16 juillet 2017

Jean-Marc Bedecarrax, le philosophe et le dieu des moustiques


Ce professeur de philosophie anime une fois par mois depuis 2009 des goûters philo avec des enfants, dans le cadre de l’université populaire Averroès, en Seine-Saint-Denis.

Jean-Marc Bedecarrax ne les attendait pas si nombreux : « C’est le dernier rendez-vous de l’année et je pensais qu’avec le ramadan il y aurait des absents. » Par ce mercredi ensoleillé de juin, au lieu des douze enfants prévus, une quinzaine est venue l’entourer dans la salle de conte de la bibliothèque Denis-Diderot. A croire que le professeur de philosophie est victime de son succès.

Lunettes rondes sur le nez et cheveux poivre et sel, Jean-Marc Bedecarrax anime une fois par mois depuis 2009 des goûters philo avec des enfants allant du CE2 au CM2, dans le cadre de l’université populaire Averroès de Bondy(Seine-Saint-Denis). « Ce projet est arrivé à la suite des émeutes de 2005, qui ont eu des répercussions dans plusieurs villes de banlieues, comme ici, se rappelle le professeur. L’objectif était de trouver le moyen de toucher les enfants des quartiers populaires. »

Enseignant le reste du temps la philosophie à des terminales dans un lycée parisien, ce père de deux enfants s’est appliqué à expérimenter, à Bondy, une manière différente de transmettre à d’autres publics. « Avec les enfants, je fais un peu le cabotin, rapporte-t-il. L’idée est de progresser dans la précision du langage, l’articulation d’idées assez simples mais qui, mises bout à bout, finissent par donner quelque chose d’assez complexe. Et j’introduis souventdes questions un peu perfides pour les amener à remettre en question leurs propres idées : un peu de vertige dans leurs certitudes, c’est le principe de la philo ! »


A partir de sujets qui entrent en résonance avec leurs préoccupations d’enfant, la discussion se construit à base de jeux autour des mots. « Faut-il punir les enfants ? », « les adultes ont-ils toujours raison ? », « ai-je le droit de me venger ? », « faut-il toujours dire la vérité ? »sont autant de sujets qui vont inciter les enfants à s’exprimer et se confronter aux points de vue du reste du groupe.

« On a découvert les invisibles de notre ville »

Ainsi, lorsqu’il aborde la question des animaux « pensent-ils comme nous ? », « peuvent-ils mentir ? », « peuvent-ils souffrir ? », les enfants, assis autour de lui, acquiescent.

– « Alors souffrir, c’est de la pensée ?

– Oui.

– Descartes et sa conception de l’animal-machine se retournerait dans sa tombe ! », s’amuse Jean-Marc Bedecarrax. Il continue cependant à dérouler le sujet :  « Peuvent-ils mentir ? Peuvent-ils croire en Dieu ? » Les enfants sont un peu perplexes. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux rétorque : « Oui, les animaux croient en Dieu. »

– Alors un moustique croit en Dieu ?

– Oui, c’est le Dieu des moustiques, argumente-t-il plein d’aplomb.

– Ah non ! Pas un moustique ! », s’offusque un autre.

Un dialogue s’engage alors entre les deux enfants, dont les avis divergent. « Je me dis, c’est bon, j’ai introduit un peu de questionnement, raconte le professeur. La discussion reste entre pairs. Ce n’est pas quelque chose qui pourrait être imposé dans une relation asymétrique. »

Pour en arriver là, il faut revenir à la genèse du projet. L’idée d’une université populaire née en 2007 dans l’esprit de Yannick Saint-Aubert, ancien directeur des écoles bondynoises Pasteur et Olympe-de-Gouges, particulièrement impliqué dans le milieu associatif. « L’idée était de promouvoir la culture pour tous. Je pense qu’elle est un levier pour les adultes et les enfants, précise Yannick Saint-Aubert. Or, jusque-là, on n’offrait rien à toute une frange de la population : retraités, public moins aisé… Avec l’Université populaire, on a découvert les invisibles de notre ville. » Il lui faut deux ans pour réunir le financement nécessaire au lancement de cette initiative.

Le directeur d’école cherche alors un professeur de philosophie capable d’animer des rencontres à la fois pour des adultes et des enfants. Ce qui va le séduire chez Jean-Marc Bedecarrax, c’est sa capacité à interagir avec son public, à sortir du cours magistral. Entre les deux hommes, les liens se tissent naturellement. « La formule de “goûters philo” [inspirée d’une collection de livres homonyme] s’est imposée à nous comme une évidence », se souvient le professeur de philosophie.

« On aborde des thèmes un peu tabous »

Dans un premier temps, les rendez-vous pour adultes s’organisent dans différents bistrots de Bondy, les goûters philo, pour les enfants, dans l’arrière-boutique d’une librairie, jusqu’à sa fermeture. Deux ans plus tard, les deux rendez-vous sont réunis à la bibliothèque Denis-Diderot, en centre-ville.

Chez les adultes, les profils sont très différents : étudiants, simples curieux, actifs ou inactifs, jeunes retraités, tous friands de savoirs. « C’est aussi gratifiant de toucher une petite Camélia de 7 ans qu’une Madeleine de 78 ans, qui n’a pas eu la chance de suivre des études de philosophie dans sa jeunesse et ne rate pas une séance, confie le professeur. On offre à des gens la possibilité d’une deuxième chance. »

Les goûters, eux, attiraient surtout des enfants dont les parents, sensibles à la littérature, avaient décidé d’eux-mêmes de les y conduire. Comment toucher les autres ? Il leur fallait aller plus loin. « Depuis les émeutes, on s’interroge à Bondy sur “comment vivre ensemble”, explique Yannick Saint-Aubert. Comment tisser des relations entre les Français intégrés et une population immigrée ? Est-ce que la culture de Bourdieu a sa place à Bondy, ou est-ce que l’on fait du communautarisme ? Il fallait trouver le moyen de dépasser ces structures verticales et horizontales. »

En 2013, ils ont l’idée de créer un second goûter philo pour accueillir les enfants inscrits au centre de loisirs. « Avec cette formule, on arrive enfin à toucher les enfants des quartiers difficiles, s’enthousiasme Jean-Marc Bedecarrax. On parle de sujets qu’ils n’abordent pas forcément en classe, de moral, de métaphysique, de leur existence. En classe, on leur transmet un savoir positif. Ici, on les aide à prendre un peu de distance, une manière d’être, une manière de penser. La question du doute, les choses inexplicables, la religion… Ce sont des thèmes un peu tabous ou délicats, difficiles à aborder en classe entière. »

« Par les temps qui courent, c’est essentiel. Parfois, un élève est bloqué et c’est lors de ces rencontres que la source du blocage apparaît, souligneYannick Saint-Aubert. En donnant des éléments de son histoire, l’individu, même très jeune, donne des indices aux adultes pour comprendre. Les non-dits peuvent donner de l’opacité à la vie de l’enfant. »

Jean-Marc Bedecarrax reconnaît cependant que les vrais moments de remise en question restent rares. « On ne peut pas être sûr que les enfants ne s’enferment pas quand même dans des certitudes, qui sont celles de leur milieu social, de leur famille, de leurs parents, analyse-t-il. Statistiquement, on augmente juste les chances qu’un événement philosophique se produise. » Il aime l’idée qu’il y ait là quelque chose de l’ordre du pari, « le pari de l’échange des idées ».


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