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lundi 11 novembre 2013

"Le désir des hommes livré à l'industrie du prêt-à-jouir", par Nancy Huston

LE MONDE | Par 
"Tous deux s'accrochaient à un fantasme plutôt que l'un à l'autre, cherchaient non à s'offrir les secrets de leur corps mais à sucer du plaisir des fissures de leur esprit. Où qu'ils se tournaient, ils se trouvaient empêtrés dans les vrilles de la honte ; tous les gros mots de leur vocabulaire se moquaient de ce qu'ils faisaient. »Personne, peut-être, ce dernier siècle, n'a réfléchi à la sexualité avec plus d'acuité que l'auteur américain James Baldwin (1924-1987). Pas sur la sexualité des Noirs ou celle des gays (bien qu'il fût lui-même, selon ses propres termes, « un nègre et un pédé »), non, sur la sexualité en général qui, comme à peu près tout dans le monde contemporain, tend à devenir une industrie capitaliste dominée par des hommes blancs.
Le débat autour de la pénalisation éventuelle des clients des prostituées et les réactions ineptes à ce projet (genre « Manifeste des 343 salauds ») pourraient nous inciter à relire ce grand écrivain, notamment son roman Un autre pays (Gallimard, 1996) ou son essai consacré à Gide, La Prison mâle (paru dansPersonne ne sait mon nom, Gallimard, 1998). « Quand les hommes n'arrivent plus à aimer les femmes, dit Baldwin à la fin de ce dernier essai, ils cessent aussi de s'aimer, de se respecter et de se faire confiance entre eux, ce qui rend leur isolement complet. Rien n'est plus dangereux que cet isolement-là, car les hommes commettront n'importe quel crime plutôt que de l'endurer. » Comme ce serait utile, pour ne pas dire merveilleux, que de temps à autre, l'on cesse de parler du « problème féminin » et que les hommes s'intéressent à eux-mêmes en tant qu'ils sont singuliers.

Baldwin sait que la prostitution est une fausse solution à un vrai problème. « Un temps, cela lui avait paru plus simple. Mais même le plaisir simple, acheté et payé, ne mettait pas longtemps à faillir – le plaisir, s'avérait-il, n'était pas simple. (…) Peu à peu, contre son gré, il fut forcé de se rendre compte qu'il avait couru les risques ni pour tester sa virilité ni pour rehausser son sens de la vie. Il s'était réfugié dans l'aventure du dehors pour éviter les heurts et la tension de l'aventure qui, dedans, avançait inexorablement. » L'on évite de regarder ce qui se passe à l'intérieur. L'on évite de parler du sens de la vie, des difficultés d'entente entre les sexes… L'on va au plus vite : aventure du dehors.
En France, on a beau avoir décrété la mort de Dieu et séparé l'Etat de l'Eglise, les grandes questions auxquelles Dieu et l'Eglise étaient une tentative de réponse restent entières. Elles n'ont pas été dissoutes, au XVIIIe siècle, par l'orgasme rugissant des libertins du marquis de Sade éventrant des vierges, ni, au XIXe, par la poésie sombre et sidérante d'un Baudelaire, ni, au XXe, par l'expérience des limites d'un Georges Bataille ou l'holocauste consenti d'une Pauline Réage, ni, au XXIe, par l'universelle disponibilité de putes et d'images de putes que permet le Net.
Aujourd'hui, on se trouve dans une situation hautement paradoxale qui, n'étaient-ce les dégâts qu'elle entraîne, confinerait au comique. Grâce à nos médias performants et omniprésents, on reçoit chaque jour d'innombrables messages sauvages primitifs antiques pour ne pas dire préhistoriques : l'homme est un guerrier déchaîné meurtrier musclé violent ; la femme est une chose à décorer, à maquiller, à habiller, à déshabiller, à protéger, à sauver, à frapper et à baiser. Les hommes se rentrent dedans, en politique, en économie, en sport, sur les champs de bataille, les femmes s'occupent indéfiniment d'être belles et/ou maternelles.
Mais comme, selon notre idéologie officielle, il n'y a pas de différence des sexes qui vaille, comme la République, tel Tartuffe, refuse de percevoir le désarroi de ses citoyens face à la liberté, l'égalité et la fraternité de ses citoyennes, il n'est que minimalement tenu compte des problèmes sexuels dans l'éducation (familiale ou scolaire) que nous prodiguons aux enfants et adolescents mâles.
Certes il est souhaitable que les garçons aient une connaissance solide de l'anatomie féminine, de la menstruation, de la contraception… Mais qu'en est-il de leurs propres troubles troublants ? L'effet de la montée des hormones n'est pas le même chez le garçon que chez la fille. Qu'est-ce qu'avoir un corps masculin désirant, bandant, frémissant, vulnérable, bouleversé ? Que faire des fantasmes qui tourmentent ? Peut-on se donner soi-même du plaisir hors culpabilité… et hors vulgarité ? Que faire de l'amour, de la jalousie, de l'impuissance, de la dépression post-coïtale ? Que faire des passions et peurs que suscite la sexualité masculine naissante, souvent totalement obsédante ?
Eh bien, répondent avec un bel ensemble les parents, enseignants et écrivains français : rien, puisqu'il n'y a pas de différence. Ce qui – la curiosité étant intense et les hormones puissantes – laisse le champ libre au prêt-à-jouir, la jungle envahissante de ce qui va vite et se vend bien, oui, l'équivalent rigoureux du fast-food : le fast-sex de la pornographie.
Liberté sexuelle ? Tout juste le contraire. L'Eglise stigmatisait la sexualité, parlait de parties honteuses ; la pornographie massivement consommée jour après jour est liée aux mêmes opprobres, hontes et interdits. Elle est un monde de pure contrainte. Liberté d'expression ? Loin de là. Qui s'exprime et qu'est-ce qui s'exprime là-dedans ? La seule chose libre dans la pornographie, comme dans les McDo, ou les poulaillers sans fenêtres, ou les maïs transgéniques, c'est le marché.
Il est bien possible que la sexualité ne puisse pas être « libérée ». Sa fonction primordiale étant la reproduction de l'espèce, elle est très littéralement une question de vie et de mort. D'où la violence parfois extrême de la jalousie sexuelle (surtout masculine). Que la fonction reproductrice puisse être désactivée, nous allouant de longues et belles années de pratiques sexuelles stériles, ne suffit pas pour bannir les affects qui l'accompagnent depuis la nuit des temps pour des raisons de survie. Sans quoi, le monde entier eût suivi le lénifiant conseil des hippies des années 1960 : « Faites l'amour, pas la guerre. »
James Baldwin encore, dont le héros déambule dans les rues de New York : « Il n'arrivait pas à se débarrasser du sentiment qu'une sorte de peste faisait rage, même si, officiellement, on le niait tant en public qu'en privé. Même les jeunes semblaient atteints – et à vrai dire plus gravement que les autres. Les garçons en blue-jean couraient ensemble, osant à peine se faire confiance et cependant unis, tout comme leurs aînés, dans une puérile méfiance des filles. Leur démarche même, sorte de balancement anti-érotique actionné par les genoux, était une parodie tant de la locomotion que de la virilité. Ils semblaient reculer devant tout contact avec leurs organes sexuels – que soulignaient pourtant leurs habits de façon flamboyante et paradoxale. Ils semblaient – mais était-ce vrai ? et comment cela s'était-il produit ? – à l'aise avec la brutalité, habitués à l'indifférence, terrorisés par l'affection humaine. De façon bien étrange, ils semblaient ne pas s'en estimer dignes. »

L'angoisse de vivre et de chercher un sens à la vie demeure. Prostitution et pornographie cristallisent, en ceux – et bien sûr en celles, moins nombreuses – qui les consomment, le non-contact, le non-partage, l'impersonnalisation de leur propre corps. Il faut lire James Baldwin, Rainer Maria Rilke, Tarjei Vesaas. Etudier les nus en peinture. Sauver ce qui, de l'humain, peut l'être. Tenter d'arrêter les dégâts… non pas contre les hommes, mais avec eux.

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