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lundi 20 mars 2017

Les mots derrière les maux de ceux qui soignent


Chaque année, plusieurs centaines de médecins font appel à des plateformes téléphoniques pour les professionnels de santé en souffrance. Besoin d'être écouté, de se confier sur leurs angoisses et leurs doutes, ils évoquent aussi bien des problèmes professionnels que personnels. Mais de quoi parlent-ils au téléphone ? On a interrogé les numéros d'écoute pour savoir ce qui préoccupe les généralistes.

  • burn out
BURGER/PHANIEZoom
Sortir du déni et se faire aider. Une étape difficile à franchir lorsqu'on est soi-même soignant. De plus en plus de professionnels de santé souffrent d'épuisement professionnel sans pour autant en parler. Les généralistes n'y échappent pas. Début décembre, Marisol Touraine présentait le volet hospitalier de sa « Stratégie nationale d'amélioration de la qualité de vie au travail ». La seconde phase de ce dispositif, qui concerne les libéraux, devrait être annoncée ce mois-ci. Mais, sur le terrain, plusieurs associations n'ont pas attendu et prennent déjà en charge les professionnels en souffrance en développant, notamment, des plateformes d'écoute. Les professionnels de santé, qui attendent souvent d'être au bord de la rupture pour décrocher leur combiné, y trouvent une oreille attentive, grâce à une simple conversation avec l'écoutant, ou une orientation vers un thérapeute. Mais que confient-ils au bout du fil ?

« Lorsqu'un patient ne va pas bien, c'est qu'il n'arrive pas à gérer, à organiser sa vie personnelle et professionnelle », analyse l'ex-président du SML Éric Henry, fondateur de l'association Soins aux professionnels de santé (SPS) qui a lancé une plateforme téléphonique en novembre dernier, laquelle a déjà répondu à plus de 600 appels. Double causalité confirmée par une autre plateforme plus ancienne, l'AAPML (Association d'aide aux professionnels de santé et médecins libéraux), créée en 2004.
Les chiffres publiés à l'occasion des dix ans de l'association précisent que c'est l'activité professionnelle qui préoccupe le plus les médecins (39 %) juste devant l'articulation vie perso/vie pro (25 %), la vie perso uniquement (22 %) et, enfin, l'activité soignante (14 %). Parmi les appelants, l’AAPML compte plus de 60 % de généralistes.
Tensions, insécurité et surcharge de travail


Parmi les différents témoignages recueillis par « Le Généraliste » auprès des différentes plateformes, il ressort que chaque médecin a ses propres sources d'angoisse et qu'il n'existe pas une mais plusieurs causes à leur mal-être. Chez les jeunes médecins, par exemple, la réalité de l'exercice peut provoquer un décalage douloureux avec l'idée que se faisait l'interne de sa future carrière. Telle généraliste qui travaille dans une banlieue défavorisée confie, par exemple, devoir faire face à certaines tensions au quotidien. Elle voit la vision idéale qu'elle s'était faite du métier s'éloigner. Et elle pense à changer de zone d'exercice.

L'insécurité est d'ailleurs l'une des raisons qui pousse les praticiens à appeler à l'aide. C'est le cas de deux médecins ayant fait appel à l'une des plateformes. Le premier vit mal l'agression d'une consœur alors que le second a lui même été victime de violences. Ils ont été respectivement orientés vers un psychologue et une cellule psychologique adaptés. Le président de l’Association pour la Santé des Soignants du Poitou-Charentes, le Dr Patrice Desvigne, confirme de son côté qu'il est très important de convaincre les médecins en souffrance de « voir un médecin autre qu'eux-mêmes ».
La surcharge administrative dénoncée
Outre les menaces qui peuvent peser sur certains lieux d'exercice, la surcharge administrative est aussi un fardeau que de nombreux médecins dénoncent. Et, de ce point de vue, le déploiement du tiers payant généralisé ne semble rien avoir arrangé. C'est donc sans surprise qu'on retrouve cet aspect administratif dans les conversations. Un médecin libéral confie au téléphone qu'il a trop de démarches à faire, de formulaires à remplir et qu'il est « épuisé ». Les généralistes ont « l'impression de devenir salariés de la Sécu ». Un terme qui revient à plusieurs reprises dans les échanges. Avec le sentiment d'épuisement qui va avec.
Mais pour Martine Pacault-Cochet, assistante sociale spécialisée du Pôle Entraide du Groupe Pasteur mutualité (GPM), « grâce à ma formation et mon écoute multidirectionnelle, un appel pour des difficultés matérielles dérive souvent vers d'autres soucis plus personnels ». Elle réceptionne des appels d'adhérents en souffrance et, à la manière des associations citées précédemment, oriente les médecins vers un psychologue, une aide comptable en cas de soucis financiers, un des quarante médecins formés par GPM à la prévention, etc.
Cependant, les soucis organisationnels n'émanent pas seulement d'un exercice isolé et fatigant. L'exercice regroupé peut remédier à la surcharge de travail administratif, mais en réalité, les cabinets de groupe ont aussi leur lot de dysfonctionnements. Les situations conflictuelles et les problèmes d'organisation professionnelle peuvent aussi faire l'objet de lourdes angoisses, dont les intéressés s'ouvrent à une oreille anonyme.
D’inquiétants appels au secours
D'autres appels sont plus préoccupants encore. Au bord du burn-out et parfois même du suicide, certains cas nécessitent une prise en charge rapide : « Il y a un premier travail d'écoute, de compréhension, explique le Dr Éric Galam, fondateur et médecin coordonnateur de l'AAPML. Puis en cas d'urgence, il faut essayer d'intervenir vite, tout en respectant le principe de confidentialité de l'échange ». Un médecin qui compose un des numéros d'écoute est, par exemple, décrit par le réceptionniste de l'appel « en état de grand épuisement ». Il se dit passionné par son travail mais, au fur et à mesure de la conversation, il confie ne pas arriver à accepter une rupture sentimentale brutale. La plateforme lui conseille alors vivement de consulter un psychologue dans les plus brefs délais. 
De même pour cette jeune consœur qui accumule un manque de sommeil, la gestion d'une vie de famille avec des enfants en bas âge et une surcharge de travail. Un autre généraliste appelle car il ne se sent plus respecté, ni par ses patients, ni ses autres confrères, ni par la Sécu… Il fait preuve d'une grande démotivation. Dans les situations les plus critiques, le fait d'inciter le médecin à consulter un confrère peut être salvateur, témoignent les écoutants.

60 % des appels viennent de femmes
La solitude et la difficulté à trouver une oreille attentive autour de soi jouent, en effet, beaucoup sur le moral des praticiens. « Le fait de décrocher son téléphone, prendre deux minutes pour appeler, est l'outil d'entrée vers l'acceptation de la souffrance, explique le Dr Éric Galam. Les médecins sont souvent dans le déni », ajoute-t-il. C'est pourquoi, certains praticiens appellent juste pour trouver une écoute attentive lorsqu'ils sont dans l'impasse. Le besoin d'être écouté, d'en parler, soulage d’un poids le généraliste en souffrance.
Certains n'hésitent d'ailleurs pas à rappeler plusieurs fois la plate-forme qu'ils ont choisie. Parfois, c'est même les proches qui s'emparent du téléphone pour trouver une aide adaptée à la personne qu'ils voient absorbée par le travail et les soucis personnels. « 60 % des appels que nous recevons viennent de femmes, rapporte le Dr Michel Évreux, président de l'association Aide aux Soignants de Rhône-Alpes (Réseau ASRA). Et 10 % d’entre elles sont des conjointes de médecins qui s'inquiètent de l'état de santé de leur mari ». Ailleurs, c'est une femme de médecin qui a ainsi contacté l'un des numéros d'écoute pour son mari tout juste parti à la retraite. Celui-ci le vit très mal et ne se sent plus utile. Elle ne sait pas comment réagir face au mal-être de son conjoint. Les collègues aussi s'inquiètent souvent de la santé de leurs confrères. Addiction à l'alcool, dépression… Un médecin appelle pour un collègue car il ne sait pas comment tirer la sonnette d'alarme. La plate-forme lui conseille alors de prendre du temps pour lui parler et le sortir du déni.
L'association Médecin Organisation Travail Santé (Mots), présidée par le Dr Jean Thévenot, précise sur son site internet que le nombre de médecins pris en charge par son numéro d'écoute a augmenté l'an dernier de trois à quatre demandes par semaine. Une tendance à la hausse confirmée par la totalité des plateformes. La surcharge de travail et la difficulté à modeler vie privée et vie professionnelle semblent y être pour beaucoup, mais, pour Éric Henry, c'est « le métier qui a changé et les conditions de travail qui se sont dégradées. Il faut trouver les clés pour accompagner les médecins dans le changement ». Selon le président de SPS, cela passe aussi par la formation des jeunes médecins qui doivent acquérir des notions de management et de communication. Il attend beaucoup du volet 2 du plan Touraine pour la santé des professionnels de santé libéraux en souffrance afin de permettre aux structures d'écoute « de se fédérer et d'être mieux financées ». Réponse a priori sous peu…

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