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vendredi 9 septembre 2016

Cette espèce d’empathe, l’humain

LE MONDE DES LIVRES | Par Macha Séry
Examens d’empathie (The Empathy Exams), de Leslie Jamison, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Pauvert, 336 p., 22 €.
Depuis les travaux de la philosophe américaine Martha Nussbaum (Emotions démocratiques,Climats, 2011), l’empathie n’est plus une notion saisonnière pour les universitaires. Etudes scientifiques et avis autorisés se multiplient sur le sujet. Est-elle d’ordre émotionnel ou cognitif ? L’identification à l’autre, en ce qu’il souffre, a-t-elle une fonction morale ? Le sentiment contrarie-t-il le jugement ? Le fait que l’imagerie médicale ait démontré que, lorsqu’on réagit à la douleur d’autrui, les mêmes zones cérébrales que s’il s’agissait de la nôtre propre sont activées, n’a pas résolu toutes ces questions.

Altruisme ou égoïsme, l’empathie résulte parfois, aussi, de la peur « que les problèmes des autres ne m’arrivent », ou que « les autres ne cessent de m’aimer si je ne fais pas miennes leurs difficultés ». Autrement dit, nous nous soucions de nous-mêmes à travers l’autre. Mais, le plus souvent, l’empathie est le choix de l’ouverture. C’est parce qu’elle est plurielle et complexe que la notion semble avoir passionné l’Américaine Leslie Jamison. Cette jeune diplômée de Harvard, achevant une thèse sur la misère et la déchéance dans la littérature américaine depuis le début du XXIe siècle, a choisi une troisième voie entre philosophie et psychanalyse : un recueil d’études de cas qui tracent, peu à peu, un voyage personnel dans l’intelligibilité des choses. « L’empathie exige de s’interroger autant qu’imaginer. L’empathie exige de savoir que l’on ne sait rien », lit-on dans le premier chapitre d’Examens d’empathie,consacré au récit de son expérience de patiente-actrice pour amphithéâtres de médecine : un job d’appoint, payé à l’heure, lorsqu’elle effectuait ses études.
Qualité d’écoute
Mémorisant état-civil, vie et pathologie fictifs, elle se présentait devant les étudiants afin qu’ils prononcent un diagnostic : troubles de convulsion à la suite d’un deuil, lésions des ligaments croisés… La séance achevée, elle remplissait une fiche d’évaluation, mesurant notamment la qualité d’écoute des carabins. « La personne ne doit pas seulement se montrer sympathique et avoir un ton bienveillant. Les étudiants doivent formuler les mots justes pour que leur compassion soit prise en compte. »
Leslie Jamison commente aussi le programme de télé-réalité « Intervention », qui suit des toxicos et des alcooliques ; sa visite à un détenu, en Virginie-Occidentale, petit maillon de la crise des subprimes ; le calvaire de Frida Kahlo ; l’ultramarathon de Barkley (Tennessee). Le plus étonnant est l’enquête qu’elle mène lors d’un congrès rassemblant des victimes de la maladie imaginaire des Morgellons. Se livrant avec sincérité, elle décrit dans le détail les phases par lesquelles elle passe au cours de ces quelques jours, à écouter les témoignages d’automutilation des participants, de démangeaisons jusqu’au sang parce que des vers grouilleraient sous leur derme ou que, de leur peau, jailliraient des fibres. Toute une vie parasitaire jamais détectée par les médecins, une maladie imaginaire doublée de symptômes bien réels.
Collaboratrice à la New York ­Times Book Review, Leslie Jameson est ici la digne héritière de la romancière et journaliste Joan Didion. Par la structure vagabonde de son ouvrage et la finesse de ses observations, elle parvient à faire saisir combien la notion d’empathie relève de la mobilité et du déplacement, dans un sens comme dans l’autre – l’autre nous renvoyant à nous-mêmes.


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