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vendredi 15 mai 2015

Carol Rama, la mamie indigne, enfin au musée

LE MONDE |  | Par 


"Sortilegi", 1984, de Carol Rama.


Carol Rama n’a pas été oubliée : on dirait plutôt qu’elle n’a presque jamais existé. Censurée dès ses premières expositions, reléguée à la marge par les mâles qui, au XXsiècle, dominaient toute scène artistique, cette peintre si singulière attendit ses 85 ans pour être reconnue. Notamment grâce au Lion d’or que lui offrit la Biennale de Venise en 2003.

En vieille dame indigne qui n’a quasiment jamais quitté son appartement turinois, la voilà, à 97 ans, objet de toutes les attentions. Cindy Sherman et Maurizio Cattelan la vénèrent. Et, après le Macba de Barcelone, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris lui offre une rétrospective.

Etait-on vraiment passé à côté de quelque chose ? C’est indéniable, dès les premiers pas dans l’exposition. A cet art sans dieu ni maître, cette œuvre de griffes et de sang, tout un siècle s’est montré aveugle. Surréalisme, abstraction géométrique, pop art et, Turin oblige, arte povera : l’inconnue des berges du Pô a frôlé tous ces mouvements, sans jamais leur céder. Malgré ses amitiés avec Man Ray ou Warhol, elle a toujours préféré l’écart : anomalie sauvage, excentrique, animale. A l’instar de Louise Bourgeois, elle aussi ignorée longtemps, elle crée « avant tout pour [se] guérir ».


A l’aune de la morale comme de l’histoire de l’art officielle, il n’est guère étonnant que cette œuvre n’ait pu être « vue ». Sur soixante-dix ans, le parcours de Carol Rama n’obéit qu’à un ordre : celui, scandaleux, du corps. Et qu’à une logique : la liberté, qu’elle découvre dès ses 12 ans dans ses extrêmes, en rendant visite chaque jour à sa mère enfermée dans un hôpital psychiatrique. « C’est à cette époque que j’ai commencé à faire des dessins inconvenants », avoue-t-elle. Auprès de son ami Carlo Mollino (1905-1973), fol architecte turinois, elle affûtera plus tard sa haine de tout ordre établi.


Prothèse et démembrement


Résultat ? Au cœur de l’Italie fasciste des années 1930, celle qu’un ami décrit comme « maîtresse, diable et putain » aux dehors de petite-bourgeoise fait fusionner le corps de femmes appassionate avec d’intrusifs serpents ; dans un flux d’aquarelle rose chair, ses belles nues sont amputées de tout membre. Dans la fureur des années 1940 ? Les corps se donnent du plaisir ; un gaillard à la Schiele est surpris en pleine saillie avec un ours. « Je n’ai pas eu besoin de modèle pour ma peinture, le sens du péché est mon maître », lance en coup de fouet l’artiste. Et de poursuivre : « J’ai toujours été curieuse. Pour des raisons érotiques. » Jusqu’aux années 2000, toute l’œuvre demeure ainsi, troublante et inacceptable.

Qu’ils soient magmas de pigments rouges ou corps en fragments, ses toiles et dessins cultivent l’impureté. Une sorte de « povera queer », selon Paul B. Preciado, théoricien et commissaire responsable de l’exposition barcelonaise, où le corps, « ainsi que ses organes et ses fluides, objets de la gestion politique et du contrôle social », devient « objet d’une récupération plastique ». Langue, oreille, anus, verges et vagins, soulier et refoulé reviennent à l’envi : tout n’est que prothèse et démembrement.


"L’Isola degli occhi", 1967, de Carol Rama. Collection privée.


Même quand, à la faveur des années 1950, Carol Rama abandonne la figuration pour s’adonner à une certaine abstraction géométrique, ses diagrammes battent comme un cœur. Et très vite, le viscéral revient au galop : apogée sans doute, ses années 1960 ne sont qu’éclaboussures, jaillissements, coulures, goudron et menstrues, glue apocalyptique, moisissure et éclat atomique. A l’instar de celui de ses pairs, ce matiérisme dit encore le traumatisme de la guerre ; il épuise et érode toute vérité susceptible de surgir à la surface de l’œuvre. Comme une plaie.
Ses tableaux se laissent contaminer par mille objets : yeux de porcelaine pour taxidermiste, pneus de vélo tels ceux que fabriquait son père avant de se suicider, seringues et canules, poils, ongles et dents… L’œuvre se bricole dans l’informe, engendrant des images que l’ami poète Edoardo Sanguineti voit osciller « entre raffiné brut et cultivé naïf ».


Magie noire


Elle semble sourdre, à sa singulière manière, de l’immense cabinet de curiosités que compose l’appartement turinois de Rama. Un fascinant diaporama le dévoile dans l’exposition : pas un centimètre carré sans souvenir, pas un recoin sans charge ni fétiche. L’antre d’une sorcière, quasi ; un musée hors d’âge, qui rappelle que Turin, avec Londres et San Francisco, serait l’une des pointes du triangle de la magie noire, comme l’évoquait à l’automne dernier Maurizio Cattelan dans son exposition « Shit and Die », où notre alchimiste se trouvait largement à l’honneur. « Je choisis ces choses, prothèses, dentiers, blaireaux, rasoirs, urinoirs, parce qu’elles sont ce que j’aime le plus, a un jour expliqué Carol Rama. Elles sont victimes de ce qu’elles sont, elles n’ont aucune chance de changer. » A moins que ne les détourne de leur destin un mage, ou une femme de passion.

La passion selon Carol Rama, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson,
 Paris 16e. Tél. : 01-53-67-40-00. Du mardi au dimanche, de 10 heures à 18 heures. Nocturnes le jeudi jusqu’à 22 heures. De 5 € à 7 €. Jusqu’au 12 juillet. mam.paris.fr

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