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mardi 20 décembre 2022

Hébergement d’urgence : partout en France, un nombre croissant de personnes, dont des enfants, se retrouvent à la rue faute de solutions

Par  et   Publié le 16 décembre 2022

A Paris, Rennes, Strasbourg ou Lyon, un nombre croissant de personnes, dont des enfants, se retrouvent à la rue faute de solutions de mise à l’abri.

Le gymnase Constant-Véron abrite une centaine de personnes depuis le 7 novembre, à l’initiative de l’association Utopia 56, à Rennes  le 9 décembre 2022.

« Je veux du pain et du chocolat. » Un petit garçon, la morve au nez, les yeux pleins de larmes. Il répète : « Je veux du chocolat. » Il a 6 ans et, ce soir de décembre, par − 2 degrés, il réclame à sa mère un goûter, quand celle-ci avale une soupe populaire. Son petit frère de 2 ans grelotte à côté. Place de l’Hôtel de ville, à Paris, tous les soirs, une centaine de personnes en famille se présentent à l’association d’aide aux migrants Utopia 56, dans l’espoir de trouver un abri d’une nuit chez un particulier ou sous une tente.

Parmi eux, Fatim Sacko, 19 ans, Moussa Bamba, 23 ans, et leur fille de 4 mois. Ce couple de Guinéens a une demande d’asile en cours. Mais comme leurs empreintes ont été enregistrées en Espagne, pays par lequel ils sont entrés en Europe, le règlement de Dublin considère qu’ils relèvent de la responsabilité de cet Etat. La France ne leur garantit pas d’hébergement au titre de leur demande d’asile. Sans solution, ils appellent « tous les jours le 115 [le numéro d’urgence pour les personnes sans-abri] mais la ligne est occupée ».

Ce jour-là, Kouassi Mady Kouman et Efe Precious Osadulor ont, eux, déjà tenté dix-sept fois de joindre le 115. Le journal d’appels du téléphone de ce couple ivoiro-nigérian, réfugiés statutaires et parents de deux filles de 2 ans et 1 mois, témoigne de leurs essais infructueux. « Nous sommes face à un nombre exceptionnel de personnes à la rue, alerte Nathalie Latour, directrice de la Fédération des acteurs de la solidarité, qui regroupe 870 associations de lutte contre l’exclusion. L’effort en matière d’hébergement n’est pas au niveau. » Le 5 décembre, plus de 5 000 personnes ayant joint le 115 sont restées sans solution d’hébergement, parmi lesquelles 1 346 enfants.

Augmentation des besoins

« Malgré le maintien des 197 000 places d’hébergement en fonctionnement et la promesse du ministre du logement qu’il n’y ait plus aucun enfant à la rue cet hiver, la situation reste dramatique », ont déclaré dans un communiqué, le 14 décembre, le Collectif des associations unies, qui rassemble 39 organisations parmi lesquelles la Fondation Abbé Pierre, Emmaüs ou encore la Croix-Rouge. Ces chiffres ne présentent que la partie émergée de l’iceberg. Nombreuses seraient les personnes qui, découragées, n’essayent pas ou plus d’appeler.

La région parisienne concentrerait à elle seule près de la moitié du phénomène de sans-abrisme, mais des situations similaires se répètent ailleurs sur le territoire. Associatifs et membres de l’administration notent une augmentation des besoins, qui pourrait s’expliquer à la fois par la crise sanitaire – qui aurait fait basculer des personnes dans la précarité – et une augmentation des flux migratoires.

Inès, 32 ans, en France depuis presque trois ans, originaire d’Angola et hébergée temporairement avec ses enfants dans une salle dédiée au périscolaire de l'école Liberté, à Rennes, le 9 décembre 2022.

Il est 7 h 35, à Rennes. Devant un évier, Inès, une Angolaise de 32 ans, termine sa toilette. Sa fille de 15 ans, Janaina, est déjà partie au collège. Son fils Roger ramasse ses cahiers de CE2 posés à côté des matelas installés dans un coin de la pièce. Depuis trois semaines, Inès, déboutée de sa demande d’asile, et ses enfants logent dans une salle au troisième étage de l’école Liberté, dans le centre de la capitale bretonne.

Comme dans trois autres établissements scolaires de la ville, le Collectif Elèves protégés Rennes, rassemblant des dizaines de parents d’enfants, réquisitionne des pièces pour y « mettre à l’abri » des familles. Depuis son arrivée en France, en janvier 2020, Inès a navigué de centres d’accueil pour demandeur d’asile en hôtels, d’hébergements chez des connaissances en campements. « Une nuit, un sans-abri est entré dans notre tente. Nous avons réussi à le déloger. Les heures suivantes, trois autres hommes ont successivement tenté d’y pénétrer. Le lendemain, j’ai demandé de l’aide au directeur de l’école de mon fils », se souvient-elle. Infirmière, elle rêve d’exercer dans une maison de retraite pour vivre enfin « sereinement ».

« Critères » de priorité revus à la baisse

A quelques encablures de l’école Liberté, une cinquantaine de toiles de tente champignonnent dans le gymnase Constant-Véron. Depuis le 7 novembre, près d’une centaine de Géorgiens, Albanais, Algériens ou encore Ivoiriens s’y abritent, demandeurs d’asile en majorité. Quelques-uns ont été déboutés. D’autres ont le statut de réfugié. « La plupart ont droit à un hébergement, mais les démarches sont de plus en plus longues. Le système est engorgé », s’agace Marion Quercy, salariée d’Utopia 56, présente sur place. La maire de Rennes, Nathalie Appéré (Parti socialiste), a annoncé « être arrivée au bout de ce qu’elle peut faire », après avoir ouvert 950 places d’hébergement d’urgence dans des bâtiments vacants ou promis à la destruction ainsi que dans des chambres d’hôtel, pour un budget annuel de 6 millions d’euros.

L'espace cuisine, dans le gymnase occupé et géré par Utopia 56, à Rennes, le 9 décembre 2022.

« La mise à l’abri des personnes à la rue relève d’une compétence inconditionnelle et exclusive de l’Etat. Le gouvernement doit affronter les problèmes structurels de l’hébergement d’urgence et statuer sur la politique migratoire du pays », martèle David Travers, adjoint au maire chargé de la solidarité. L’élu plaide pour davantage de régularisations et dit « ne pas exclure » un recours juridique contre l’Etat, à l’image de celui déposé à Strasbourg, où la question des sans-abri est au cœur d’un bras de fer politique et administratif entre la municipalité écologiste et la préfète du Bas-Rhin.

Dans la métropole alsacienne, le contexte est le même qu’ailleurs : le dispositif d’hébergement d’urgence est sous-dimensionné. En général, 85 % des demandes au 115 ne sont pas satisfaites. L’association Strasbourg Action Solidarité s’alarme de la précarité en explosion : elle distribue actuellement plus de 500 repas lors de sa maraude du mardi soir, contre 300 en 2021. Stéphane Mourlam est travailleur social et seul salarié de la structure. Dans ses contacts avec le service intégré d’accueil et d’orientation, auquel il signale les sans-abri les plus en détresse, il déplore des « critères »de priorité revus à la baisse. « Avant, les familles avec enfants de 3 ans étaient prioritaires. On est descendu à 2 ans », illustre-t-il. A l’accueil de jour de la structure, non loin du quartier de l’Esplanade et des universités, on peut prendre un café, un thé, un repas, se doucher et faire une lessive.

Les vestiaires du gymnase occupé et géré par Utopia 56 fait office de lingerie, à Rennes, le 9 décembre 2022.
Dans la tente de Hassiba et Djamel, dans le gymnase occupé, à Rennes, le 9 décembre 2022.

Awa (le prénom a été changé) est venue récupérer des vêtements chauds. Cette demandeuse d’asile ivoirienne, âgée de 47 ans, avait été orientée par l’Office français de l’immigration et de l’intégration vers un hébergement à Charleville-Mézières. Malade du sida et suivie à Strasbourg, Awa a refusé de s’éloigner à plus de 300 kilomètres. Résultat : elle a perdu le droit à un hébergement et à une allocation de subsistance. Elle ne sait pas où dormir. « La rue, c’est dangereux la nuit pour une femme seule. On m’a déjà volée et j’ai peur aussi des réseaux de prostitution », confie-t-elle.

Quentin, lui, a planté sa tente près d’un stade de la ville. Ce jeune homme de 25 ans a été hébergé pendant plusieurs mois dans un appartement mis à disposition par une association, mais il a dû le quitter, car le propriétaire voulait vendre. Titulaire d’un BTS informatique, il enchaîne les petites missions. « En ce moment, on constate des regroupements de tentes dans presque tous les parcs de Strasbourg », soupire Nicolas Fuchs, coordinateur régional de Médecins du monde.

« Un problème systémique »

La maire, Jeanne Barseghian, a réuni, mercredi 14 décembre, une dizaine d’élus de villes comme Rennes, Paris, Grenoble, Lyon, Villeurbanne (Rhône), Nantes, Poitiers ou encore Bordeaux, pour envisager des recours en justice contre l’Etat, en raison de sa « carence » en matière d’hébergement. « Nous découvrons que nous avons les mêmes difficultés, que les situations se répliquent à l’identique dans nos villes, c’est un problème systémique », avait confié au Monde Harmonie Lecerf Meunier, adjointe au maire de Bordeaux, à l’occasion d’une réunion des adjoints aux solidarités, le 8 décembre, à Lyon.

Là-bas, la situation est qualifiée d’« inédite et dramatique » par Raphaël Vulliez, coordinateur du collectif Jamais sans toit. « Nous n’avons jamais vu autant d’enfants et de jeunes parents qui dorment dehors. Il y a beaucoup de mères isolées, parfois avec des bébés », signale à son tour Anne-Sophie Huchard, également membre du collectif à Villeurbanne, où l’école Renan abrite la nuit dix enfants, dont cinq âgés de moins de 5 ans. Au total, seize écoles et un collège sont occupés par des parents, à Lyon et Villeurbanne, ce qui permettrait de mettre 85 enfants à l’abri. En tout, 292 enfants seraient livrés à la rue.

Dans le gymnase occupé et géré par Utopia 56, à Rennes, le 9 décembre 2022.

En raison des températures hivernales, le plan Grand Froid a été déclenché, lundi 12 décembre, dans plusieurs départements comme Paris, le Rhône ou le Bas-Rhin. Il permet notamment de prendre possession des bâtiments publics, comme les gymnases, afin de protéger les personnes sans domicile. Des mesures exceptionnelles et temporaires.

Jeudi 15 décembre, le ministre délégué au logement, Olivier Klein, a annoncé lui-même « réquisitionner » l’un de ces bâtiments publics, pour « tout l’hiver ». Situé sur le campus du domaine de Grignon, dans les Yvelines, il va devenir un centre d’hébergement d’urgence doté de 200 places, réservé aux familles à la rue. « La situation s’améliore déjà dans plusieurs villes, a fait valoir M. Klein au Monde. En Seine-Saint-Denis, le 115 n’est plus saturé et des maires ont accepté que les gymnases ouverts pour le plan Grand Froid continuent d’accueillir des sans-abri même si les températures remontent, au moins jusqu’au 1er janvier. » Et d’assurer : « On ne va pas s’arrêter là. La priorité du gouvernement, c’est qu’il n’y ait plus de familles en danger à la rue, et, dans la mesure du possible, plus personne à la rue lors des grands froids. »


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