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mercredi 11 septembre 2013

Nicolas Guéguen, l'éthologue de la rue

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | Par 
"Vannes est une ville paisible, où les flics ont le temps de sermonner les enfants qui traversent hors des clous." Venant de Nicolas Guéguen, la remarque ne manque pas de piquant. Car ce professeur en psychologie sociale de l'université de Bretagne-Sud est un trublion avéré de la quiétude vannetaise. A son initiative, le moindre coin de rue, la plus insignifiante boutique peut devenir le théâtre d'un dilemme ionescien. Un exemple ? Vous achetez Le Monde en kiosque, quand soudain un minot vous demande de lui attraper une revue inaccessible car située en hauteur, dans le rayon pornographie. Dilemme. Et avec un peu de malchance, à la sortie, rebelote, une religieuse très mal à l'aise vous supplie de lui acheter un test de grossesse. "Une fois, j'ai même enrôlé des clochards pour tester l'influence de l'humour sur la générosité des gens", ajoute-t-il, en mirant l'eau azur d'un petit port breton. Le premier lieu qu'il tenait à montrer.
"Il s'agit du dernier port de pêche du golfe du Morbihan, poursuit-il. Je viens souvent ici avec mon chien, Gwenn Du, qui, en breton, signifie blanc noir." Un hommage au Gwenn ha Du, le surnom régional du drapeau bicolore de la Bretagne. Une façon de signifier d'emblée que Nicolas Guéguen, qu'il prononce "Guéguin", est breton, de naissance et de coeur."On m'a bien proposé des postes ailleurs, mais j'ai besoin de ces paysages pour me ressourcer et faire marcher mon imagination." Une imagination plus débordante qu'une grande marée et plus hétéroclite qu'une laisse de mer. Pour en prendre la pleine mesure, il suffit de jeter un coup d'oeil à sa bibliographie. Ou mieux, de le suivre chez lui, dans le bureau qu'il a lui-même construit et qu'il partage avec sa femme, enseignante-chercheuse en marketing social. A l'intérieur, des dizaines de cartons d'archivage avec, sur la tranche, ces inscriptions : "Pied dans la porte", "Techniques d'influence", "Imitation", ou encore "Humour". "Ce sont quelques-uns des rapports de mes étudiants", explique-t-il.

Car une fois n'est pas coutume, c'est parce que Nicolas Guéguen est professeur des universités qu'il est aussi prolifique dans sa recherche. Et pour cause : tous les élèves qu'il a en cours se doivent de monter une expérience visant à tester un aspect des comportements humains. "Bien sûr, j'oriente les idées, j'élabore avec eux les protocoles, mais je leur laisse réaliser le terrain. Je récupère ensuite les données, les compile et les analyse afin d'obtenir une étude publiable." Chaque année, grâce à cet enseignement qu'il vit comme une vocation, il publie jusqu'à vingt articles scientifiques et conduit près de cent cinquante expériences de psychologie sociale.
FLEURS, GUITARE ET AUTO-STOP
"Les chercheurs, comme les enseignants-chercheurs, sont évalués sur leur nombre de publications", explique-t-il. "J'utilise donc à bon escient les armes que je possède. Et puis, j'adore travailler avec les élèves, surtout ceux de la formation commerciale. Ils sont roublards et osent à peu près tout", s'amuse-t-il en déballant les boutons, stylos, livres ou calculatrices, qui permettent à ses apprentis expérimentateurs de filmer discrètement le comportement de leurs semblables.
C'est ainsi qu'il a pu observer comment des talons hauts, la présence d'une fleur dans les cheveux ou un instrument de musique pouvaient influencer nos réactions : un jeune homme a plus de chance d'obtenir le numéro de téléphone d'une jeune fille s'il tient à la main une guitare... ou si le soleil brille. De même, un auto-stoppeur arrête sept fois plus de conductrices et deux fois plus de conducteurs lorsqu'il tient un bouquet de fleurs à la main. A l'inverse, si une auto-stoppeuse met un smiley sur sa pancarte, elle arrête moins les hommes. "L'humour est un trait masculin, dominant, que les hommes n'aiment pas forcément retrouver chez une femme. Il arrive d'ailleurs en 28e position dans la liste des critères féminins recherchés par les hommes."
Impressionné par sa productivité, le psychologue Jean-Léon Beauvois salue l'aptitude de son jeune confrère "à montrer dans des situations généralement simples mais bien pensées des phénomènes divers, souvent surprenants, qui resteront comme une base de faits pour notre discipline"."J'appartiens à une cohorte de chercheurs qui souhaitent faire sortir la psychologie des laboratoires et la confronter au monde réel, dit Nicolas Guéguen. Beaucoup de paramètres ne peuvent pas être reproduits dans le contexte très aseptisé du laboratoire. Tel l'éthologue, je préfère donc étudier l'homme dans son environnement et faire de la psychologie un outil permettant de faciliter concrètement les comportements." Cela explique qu'il s'intéresse aussi bien à l'amélioration de la collecte des dons du sang qu'au tri des ordures ou à la façon dont les médecins annoncent leur diagnostic aux patients.
Intarissable, Nicolas Guéguen raconte les réformes qu'ont subies les universités et le poids toujours croissant d'une administration capable d'exiger l'invraisemblable, comme le taux de polycopiés non lus par ses étudiants. "Le taux de polycopiés non lus, insiste-t-il en roulant des yeux.Comment je suis censé faire ça ?" Il dénonce les systèmes d'évaluation des chercheurs et s'indigne de la maigre place laissée aux psychologues dans le monde du travail. Là, enfin, il marque une pause. "Je m'emporte, mais, en réalité, je me moque bien de tout cela", ajoute-t-il, avec cet air vaguement détaché qu'ont parfois les mauvais garçons. Ce qu'il a été un temps.

Enfant turbulent et précoce, Nicolas Guéguen a réussi le tour de force de sauter une classe, d'en redoubler une autre et d'être exclu du collège. "Ma mère s'est même rendue à Lourdes pour que j'arrête mes bêtises..."Heureusement pour la psychologie sociale, il n'a pas tout à fait obtempéré.

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