Articles, témoignages, infos sur la psychiatrie, la psychanalyse, la clinique, etc.

samedi 6 janvier 2018

Le désir accompli du sociologue, par Jacques André

Le psychanalyste a lu « L’Interprétation sociologique des rêves », de Bernard Lahire. Regard critique.

LE MONDE 

Le psychanalyste Jacques André.

« L’“inconscient” n’est que l’oubli de l’histoire que l’histoire elle-même produit en incorporant les structures objectives qu’elle produit dans ces quasi-natures que sont les habitus. » La phrase est de Pierre Bourdieu, mais si Bernard Lahire la reprend à son compte, c’est qu’elle s’applique fort bien à son projet d’une « interprétation sociologique des rêves ». L’individu ne tient pas ses expériences passées devant lui comme un « avoir » ou un ­ « acquis » : elles sont une part constitutive de lui-même qui détermine, sans qu’il en soit conscient, ses représentations ou ses actes… et aussi ses rêves.

Le social gît dans les plis les plus intimes des individus. Nul besoin d’invoquer un quelconque refoulement pour définir l’inconscient. Lahire fait le saut d’une contribution de la sociologie à l’étude des rêves au « rêve » d’une nouvelle théorie intégratrice qui, partant des acquis du modèle d’interprétation synthétique proposé par Freud en son temps, s’efforce d’en corriger les faiblesses, les manques et les erreurs.


La force hallucinatoire du rêve


Freud théorise l’inconscient, il ne le découvre pas. Dans le sommeil, écrivait Platon dans La République, la partie sauvage de l’âme « ose tout, elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre quel qu’il soit, homme, dieu ou animal ». Pour l’inconscient, le rêve, la liberté qu’il prend avec les contraintes de la vie éveillée, est une aubaine, l’occasion « rêvée » de s’y exprimer. La force hallucinatoire du rêve fait se réveiller en sursaut parce que son enfant tombé par la fenêtre va inéluctablement s’écraser au bas de l’immeuble. Comment faire face consciemment à la haine qui fait « rêver » de jeter par la fenêtre cet enfant que l’on aime tant ? Le refoulement ne se contente pas d’écarter une pensée trop désirable, il la rend inconnue. C’est étrange, comme le notait Althusser (1918-1990), de découvrir « qu’on a des idées qu’on n’a pas », tuer sa femme par exemple…

Il n’y a aucune raison pour que le mouvement de la théorisation cesse. Nul doute que les enquêtes biographiques du sociologue viendront confirmer la présence au sein des rêves du « passé incorporé ». Quant à la prétention de produire une théorie intégratrice de toutes les perspectives… La psychanalyse n’est pas un texte, fût-il celui de Freud, et Lahire, malgré son habileté, laisse apercevoir en quelques circonstances ce qui lui échappe de la psychanalyse et de son originalité.

Par exemple, quand il regrette l’absence de ce qui pourtant s’imposerait afin de valider l’échange scientifique : l’enregistrement des séances d’analyse ! Imaginons la scène : il faudrait commencer par exclure de l’expérience tous les patients présentant le moindre penchant à la pensée persécutive, et puis tous ceux séduits à l’excès par cette proposition indécente qui « rêveraient » ce que l’on attend d’eux, etc. L’enquête biographique ne sera jamais la méthode du psychanalyste, parce que « lorsqu’on pose des questions, on n’obtient que des réponses ».

Aucun commentaire: