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jeudi 13 avril 2017

A Villepinte, « il y a autant de malades que dans un hôpital psychiatrique »

LE MONDE  | Par 

« En France, 10 % à 20 % des détenus souffrent d’un trouble psychotique, soit cinq à dix fois plus que dans la population générale » (Photo: prison de Fleury-Mérogis, le 7 avril).

TRIBUNE. L’actualité de la surpopulation pénale n’est pas seulement révélatrice de l’insuffisance des moyens dont dispose l’administration pénitentiaire pour mener à bien ses missions de sanction, de sécurité et de réinsertion ; elle doit aussi imposer un questionnement sur la véritable nature d’une institution qui accueille une population caractérisée autant par la délinquance que par la pathologie psychiatrique.

Ainsi, 10 % à 20 % des détenus en France souffrent d’un trouble psychotique, soit cinq à dix fois plus que dans la population générale. Ce qui représente cent à deux cents détenus sur les mille cent de la maison d’arrêt de Villepinte (MAV), en Seine-Saint-Denis, soit l’effectif des patients d’un hôpital psychiatrique de taille moyenne, mais qui n’aurait que l’équivalent d’un temps plein de psychiatre, de 3,5 temps plein de psychologues cliniciens, et de 5 temps plein d’infirmiers assurant à la fois les soins somatiques et les prises en charges psychiatriques.


Lorsque Etienne G., âgé de 27 ans, a tenté de se suicider en se tranchant la gorge au moyen d’une lame de rasoir, son codétenu a dû appeler les surveillants en donnant des coups de pieds dans la porte de la cellule, tout en tenant les mains d’Etienne qui essayait d’agrandir la plaie en tirant dessus.


Un couteau pour se « protéger du démon »


Au regard de ses crises de colère répétées et inexpliquées, Rayan B., âgé de 31 ans, devait rester isolé. Le taux d’incarcération de la MAV approchant 200 %, un autre codétenu l’a rejoint, afin de soulager ses voisins qui étaient à trois dans une cellule individuelle de 9 mètres carrés. Lors de la fouille préalable de la cellule, les surveillants ont trouvé un couteau artisanal d’une dizaine de centimètres de long, fabriqué avec les débris d’une vitre de plexiglas affûtée contre le rebord en béton de la fenêtre. Rayan expliqua qu’il servait à se « protéger du démon » qui lui « faisait entrer des termites par l’oreille pour lui ronger le cerveau », ce qui déclenchait ses crises de colère inexpliquées.

A l’aube du XIXe, les aliénistes ont théorisé simultanément la prison moderne et l’hôpital psychiatrique. La prison fut conçue non seulement pour punir l’acte délinquant, mais aussi — et surtout — pour guérir l’intention à l’origine du geste, intention considérée comme une faute légale et morale mais aussi comme un défaut médical.

LA PRÉSENCE EN DÉTENTION DE NOMBRE DE MALADES PSYCHIATRIQUES RÉSULTE DES CHOIX THÉORIQUES QUI ONT PRÉSIDÉ, DEPUIS DEUX CENTS ANS, À L’ÉLABORATION DU SENS DE LA SANCTION PÉNALE CONTEMPORAINE, FONDÉE SUR L’AMALGAME DU CRIME ET DE LA MALADIE MENTALE
Dans son Journal d’observations sur les principaux hôpitaux et sur quelques prisons d’Angleterre (1787) Jacques Tenon jette les bases d’une réflexion qui va progressivement rapprocher ces institutions au point de les confondre, pour faire de la prison « l’infirmerie du crime », selon le mot de Cabanis. En 1829, les aliénistes, dont Esquirol et Orfila, qui fondent les « Annales d’hygiène publique et de médecine légale se proposent « d’éclairer la moralité, de diminuer le nombre d’infirmités, sociales », car « les crimes sont des maladies de la société qu’il faut travailler à guérir ».


Remplacer la peine de mort par la castration


Lorsque la prison de la Santé est achevée en 1867, le bâtiment central autour duquel s’organise la vie en détention est composé d’une infirmerie et d’une chapelle. Cette pensée hygiéniste du XIXe siècle va aboutir à une pensée eugéniste au XXe siècle. En 1901, le Dr Servier propose dans les « Archives d’anthropologie criminelle «, de remplacer la peine de mort par la castration.

Dans les années 1930, Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, souhaite supprimer les classes sociales et les remplacer par des classes biologiques, tandis que le psychiatre Edouard Toulouse affirme que « l’ordre social ne pouvant s’établir sur un désordre biologique, les politiques doivent avoir le courage de favoriser la reproduction d’êtres de qualité en enrayant la multiplication des tarés dont le coût social est élevé ».

La présence en détention d’un grand nombre de malades psychiatriques n’est donc ni une anomalie sociologique, ni une défaillance de la politique pénale, ni même la simple conséquence du fait juridique que l’altération du jugement n’est pas une raison suffisante pour surseoir à l’incarcération et imposer l’hospitalisation.


Une nécessité morale et juridique


Elle résulte des choix théoriques qui ont présidé, depuis deux cents ans, à l’élaboration du sens de la sanction pénale contemporaine, fondée sur l’amalgame pernicieux du crime et de la maladie mentale. Il n’y a donc aucune raison de s’étonner si les surveillants sont régulièrement amenés à remplir le rôle d’infirmiers psychiatriques, assurant au quotidien la prévention du suicide, l’accompagnement des détenus pour leur thérapie, la contention et l’isolement d’un patient présentant un trouble psychiatrique aigu.

Ramener le taux d’incarcération des maisons d’arrêts françaises à des chiffres raisonnables est une nécessité morale et juridique, mais ne permettra pas pour autant de résoudre la question de la place de la psychiatrie dans le parcours pénal.
Réfléchissant à l’hôpital et à la prison modernes, Jacques Tenon disait de ces institutions qu’elles sont la « mesure de la civilisation d’un peuple ». Il est grand temps de questionner une théorie vieille de plus de deux cents ans et de se demander si nos prisons, le sens de la peine et plus fondamentalement notre volonté de punir la maladie, sont à la mesure de la civilisation que nous prétendons incarner.
Les prénoms ont été modifiés.

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