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vendredi 1 janvier 2016

Correspondance. Samuel Beckett au tournant

LE MONDE DES LIVRES  | Par Bertrand Leclair (écrivain)

Les Années Godot. Lettres II 1941-1956 (The Letters of Samuel Beckett), de Samuel Beckett, traduit de l’anglais (Irlande) par André Topia, édité par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, 768 p., 
Samuel Beckett. Répétitions d'"En attendant Godot", New York, 1964. BRUCE DAVIDSON/MAGNUM PHOTOS
On se doutait que le brillant épistolier découvert dans le premier des quatre tomes annoncés de Lettres de Samuel Beckett (1906-1989) et couvrant les années 1929-1940 (Gallimard, 2014), sortirait changé des années de guerre. C’est une métamorphose, en vérité, à laquelle on ­assiste au long du deuxième volume, qui court de 1941 à 1956, années durant lesquelles Beckett opte pour le français comme langue d’écriture afin d’être « mal armé », écrit-il, après avoir réalisé qu’il lui fallait, à l’exact opposé de son aîné James Joyce tant admiré avant guerre, aller « dans le sens de l’appauvrissement, de la perte du savoir et du retranchement, de la soustraction plutôt que de ­l’addition ».

Résistant dès 1941, réfugié dans le Roussillon après avoir échappé de peu à la Gestapo en août 1942, Beckett ne rentre définitivement à Paris que fin 1945, ayant passé six mois dans les ruines de Saint-Lô, en Normandie, avec la Croix-Rouge irlandaise. Durant les cinq années qui suivent, il écrit coup sur coup quatre chefs-d’œuvre  : les romans Molloy, Malone meurt, L’Innommable, que les éditions de Minuit publient en rafale à partir de 1951, et, bien sûr, En attendant Godot, créé par Roger Blin en 1953 et bientôt joué dans le monde entier.
En ces années où la notion d’engagement se discute partout, sauf dans la correspondance de Beckett, voilà qu’un monde surgit qui n’est même plus un théâtre, à peine un cirque abandonné à ses clowns et à la nécessité de parler qui est leur lot. Le tragique tourne au grotesque, le grotesque au tragique, dans un univers que rien ne saurait sauver, pas même la littérature, mais où le sentiment de présence se révèle à vif.

Sous le sceau de la résistance

De lettre en lettre, c’est le cheminement abrupt vers cette écriture à ras de parole qui fascine, quand ce volume rend à la chronologie des informations connues pour la plupart – les relations privilégiées de Beckett avec son éditeur Jérôme Lindon (1925-2001), son rapport à l’œuvre peinte de Bram Van Velde ou sa passion pour Racine  : « Là aussi rien ne se passe, ils se contentent de parler, mais quelle parole, et quelle diction. » La vie et l’œuvre ne font qu’une, ici. Les auteurs de ­l’excellent appareil critique sont d’ailleurs au plus juste lorsqu’ils évoquent une réalité « dont nous prenons conscience non pas à partir de ce qu’il dit, mais, paradoxalement, de ce qu’il refuse de dire ». Qu’il refuse de dire, ou qu’il résiste à dire, plutôt, tant cette correspondance est placée sous le sceau de la résistance – aux nazis, puis aux déboires économiques et à l’avalanche de refus d’éditeurs anglais et français, et enfin au succès, aux incessantes demandes d’explications qui menacent de couvrir le texte  : « Je ne sais pas plus sur cette pièce que celui qui arrive à la lire avec ­attention. »
Plutôt que communiquer, il préfère encore bêcher, dans la petite maison d’Ussy où il s’isole, en Seine-et-Marne, pestant quand la terre est gelée, interrompant une lettre à la tonalité intime pour « sortir bêcher ». Il creuse et retourne la terre d’Ile-de-France comme la langue française, pour planter des arbres. Tout, plutôt que parler pour ne rien dire – ce serait renoncer à tenter de dire ce qui ne peut se parler, renoncer à la nécessité d’éprouver ce que c’est que d’être là,et l’écrire.
Quelque chose s’apaise, cependant, quand vient le succès qu’il désire autant pour son œuvre qu’il le fuit pour sa personne. On est étonné de voir émerger une figure presque paternelle, non sans ambivalence lorsqu’il s’adresse à sa jeune amie Pamela Mitchell (1922-2002), mais émouvante lorsqu’il tâche de soutenir sans l’affaiblir le jeune auteur qu’est alors Robert Pinget  : « Ne vous désespérez pas, branchez-vous bien sur le désespoir et chantez-nous ça. »
Ce lent cheminement vers l’œuvre y ramène, inévitablement. Sans même y penser, on se surprend à relire d’un œil changé Malone meurt, Godot ou l’Innommable, ce point d’orgue  : « Il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer. »

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