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vendredi 3 octobre 2014

Soigner la solidarité

LE MONDE DES LIVRES | Par 

Le sociologue François Dubet et le philosophe américain Michael Sandel montrent, dans leurs livres respectifs, comment les inégalités s’accroissent et menacent le vivre-ensemble – avant d’appeler chacun d’entre nous à réagir.

En d’autres temps, il eût paru provocateur de lire sous la plume d’un sociologue de gauche que les inégalités ne se subissent pas mais se choisissent. Il est aujourd’hui plus difficile de récuser l’hypothèse d’une crise de la solidarité, celle-là même qui conduit un gouvernement socialiste, acculé, à prendre acte d’un « ras-le-bol fiscal » et à baisser les impôts. Les chiffres accablants sur la montée des inégalités en France et dans les grandes démocraties occidentales, il conviendrait de les considérer autant comme le symptôme du malaise que comme sa cause. Si la société s’effrite, si elle peine à « faire corps », pour reprendre le lexique de l’historien des idées Pierre ­Rosanvallon, c’est que l’idée d’égalité se voit elle-même bousculée. Et pas seulement elle, mais aussi ce qui la sous-tend : l’imaginaire de la solidarité et de la fraternité, ces deux mots qui ont porté les luttes, révolutionnaires puis sociales.
Voilà peu ou prou la thèse défendue par le sociologue François Dubet dans La Préférence pour l’inégalité. L’ouvrage partage avec le livre du philosophe Michael Sandel, best-seller mondial, Ce que l’argent ne saurait acheter, une invite à retourner la question : plutôt que d’absorber passivement chaque nouveau palmarès témoignant d’une inexorable montée des inégalités, plutôt que d’attendre, affligés, les prochains travaux de Thomas Piketty, il faudrait sonder nos âmes ; nous ­demander quelle est notre tolérance à la faiblesse des solidarités et à l’envahissement de pans entiers de nos vies par la sphère marchande.

RETROUVER UNE MARGE ­D’ACTION
Cette invitation à l’introspection ne vaut pas pour un « tous coupables » : il n’y a, ni pour le sociologue ni pour le philosophe, de faute à expier. Des constats à faire, en revanche, des dérives à pointer, qui puissent nous sortir d’une position victimaire et nous aider à retrouver une marge ­d’action. Ce mois de septembre, la Fondation allemande Bertelsmann a classé la France au 26e rang sur 28 pays européens pour l’influence de l’origine sociale sur la réussite scolaire, juste devant la Bulgarie et la Slovaquie. En vérité, la chose est connue depuis longtemps des spécialistes, mais toujours aussi peu audible dans le pays de l’école « laïque, gratuite et obligatoire » : en guise de vertu républicaine, le système français non seulement reproduit les inégalités ­sociales de départ mais, pire, il les amplifie – plus même que l’Angleterre et ses collegesprivés. La perpétuation de ce système n’est rien d’autre que l’expression de notre « préférence » collective des inégalités. Chaque parent a certainement « de bonnes raisons » d’adopter telle ou telle stratégie en fonction de ­l’offre scolaire, souligne François ­Dubet, dont les travaux de sociologie témoignent d’une grande connaissance du sujet, mais cette pratique sociale banale n’en participe pas moins de la production d’inégalités. L’école est, hélas, sous cet angle, un « cas d’école » : « En ce sens que l’on choisit les inégalités ou, pour être moins sombre, que l’on choisit de ne pas les réduire. » Des moyens d’action existent pourtant : qui voudrait se les voir exposer clairement et succinctement, se reportera avec profit aux Inégalités scolaires (« Que sais-je ? », 126 p., 9 €) que signe cette rentrée le sociologue Georges Felouzis.
François Dubet, qui s’inscrit dans le sillage des travaux menés par le cercle de réflexion La République des idées, décèle dans ce choix du renoncement le signe d’un affaiblissement du « sentiment de solidarité ». Il récuse néanmoins les deux attitudes de déploration adoptées par ceux qui partagent la conviction d’une ­passion perdue pour l’égalité : tout mettre sur le compte d’un capitalisme financier qui aurait laminé les corps et les esprits, invoquer le retour au sens républicain. Selon lui, on ne trouvera point de salut à garder les yeux fixés sur le rétroviseur des « trente glorieuses » : les solidarités à l’ancienne, fondées sur des valeurs communes et des institutions fortes, ont disparu. Il ébauche au contraire des pistes qui pourraient conduire à une vie sociale en adéquation avec le nouvel individualisme : elle devra, en substance, reposer sur la promesse faite à chacun de pouvoir atteindre la vie qu’il juge bonne pour lui. Promotion de l’égalité des chances, garantie d’une non-discrimination, refondation des institutions centrées autour de l’individu, politiques publiques ciblées et évaluées, multiplication des lieux de débats démocratiques, autant de leviers, succinctement évoqués, susceptibles de produire un imaginaire de la solidarité renouvelé. Cette inflexion vers un idéal de « cohésion sociale » sera le fruit d’un patient travail social : « Plutôt que de chercher un nouveau “grand récit”, il est plus raisonnable de se tourner vers nos propres pratiques, quitte à ­sembler trop timide et trop peu ­visionnaire. »
LE MARCHÉ BRISE L’ÉQUITÉ
Par son souci de fraternité, La Préférence pour l’inégalité, où se trouvent condensées et articulées des idées chères à François Dubet, rejoint l’ouvrage du philosophe politique américain Michael Sandel. Ce que l’argent ne saurait acheter, essai qui a valu à l’auteur des invitations dans le monde entier – il aurait rempli des stades –, se clôt sur ces mots : « La démocratie ne requiert pas une égalité parfaite, mais elle nécessite que les citoyens vivent ensemble » ; qu’ils se côtoient, qu’ils s’acceptent, qu’ils tolèrent leurs différences mutuelles. La réflexion de Sandel ne s’exprime pas dans les termes précis de « solidarité », mais elle est portée par la même préoccupation : le vivre-ensemble est menacé, pense-t-il lui aussi, par l’éclatement des conditions et la rupture de l’égalité des chances. Son livre prend la forme d’études de cas, dont on comprend qu’ils aient séduit, par leur simplicité et leur caractère concret, de nombreux lecteurs. De la multiplication des coupe-files – on peut acheter aux Etats-Unis un accès plus rapide aux manèges des grands parcs d’attractions –, en passant par les droits de polluer, la sphère marchande tend à s’immiscer partout. Au nom de la liberté et de l’efficacité, les économistes n’y voient rien à redire, le marché n’étant qu’un simple mécanisme. Contre cet axiome qui les absout de tout jugement moral, Michael Sandel tempête. Certes, on peut être favorable, parce que « ça marche », à la rétribution des dons de sang ou à ce que les enfants apprennent à lire contre de petites sommes d’argent, comme c’est le cas dans quelques lycées américains, mais il est impossible, démontre-t-il, de soutenir que cela n’a rien à voir avec la morale. Car ces initiatives dégradent certaines valeurs, valorisent des normes au détriment d’autres. Dans une crèche israélienne, fâchées de voir les parents arriver systématiquement en retard, les puéricultrices avaient décidé de leur faire payer des amendes : les retards s’étaient immédiatement multipliés et allongés, les parents ayant transformé leur culpabilité en droit à un nouveau service payé. De cet exemple comme des dizaines d’autres exposés dans l’ouvrage, Sandel tire deux leçons : le marché brise l’équité en permettant à certains d’être plus égaux que d’autres, plus libres de décider de leur choix ; le marché corrompt certaines des valeurs auxquelles nous pouvons considérer que nous tenons collectivement (la lecture comme un acte gratuit dans tous les sens du terme). Comme le remarque finement le philosophe Jean-Pierre Dupuy, dans la préface, le livre intéressera moins en France pour cette critique du marché, toujours tenu ici pour suspect, que pour sa mise en cause de la prétendue neutralité de l’économie. C’est précisément parce qu’ils sont plus « empêtrés » qu’ils ne le veulent dans la morale – et nous dirions ici dans la politique – qu’il nous incombe de soumettre à la critique démocratique les raisonnements des économistes.
Car, à défaut de ce travail de vigilance, d’affirmation de convictions morales et civiques, « les marchés trancheront à notre place »,assène Sandel ; les inégalités s’accroîtront encore et les ghettos se multiplieront, vidant la démocratie de son horizon comme de sa substance. Le risque politique que nous encourrons de cette décomposition, François Dubet le nomme très précisément : l’appel à la fraternité, mais à une fraternité « restreinte et défensive », la réactivation d’un imaginaire archaïque de la communauté, en un mot le succès d’un populisme conservateur. Voulons-nous laisser la solidarité au Front national ?
Sandel comme Dubet parviennent à ce qu’ils cherchent : provoquer un sursaut, réveiller notre sentiment de responsabilité voire rétablir momentanément notre confiance dans un pouvoir d’action. Restent dans l’ombre les moyens d’en user. Par quelle voie (ici réformiste) refaire société quand la scène politique, elle aussi en crise, semble avoir perdu toute prise, et parfois aussi toute volonté d’en avoir, sur les mécanismes économiques puissants qui produisent les inégalités ? « Nous ne devons pas abandonner le thème de la fraternité aux ennemis de l’égalité ni à ceux de la démocratie », conclut Dubet. En attendant, aux Etats-Unis, la dernière étude de la Réserve fédérale, rendue publique le 4 septembre, est sans appel : la reprise américaine a profité aux plus fortunés : entre 2010 et 2013, les revenus des 10 % les plus riches ont augmenté de 10 %.

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