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jeudi 27 août 2015

Dans « l’enfer » de Louise Bourgeois

LE MONDE | Par 


Louise Bourgeois au travail à Pietrasanta (Italie) en 1967.


On n’en finit pas de découvrir cette diablesse ! Grâce au Musée Picasso de Malaga notamment qui reçoit, après le Musée d’art moderne de Stockholm, une exposition dont un tiers de la centaine d’œuvres n’avaient jamais été montrées. Même ceux qui croyaient connaître le travail de Louise Bourgeois (1911-2010), longuement et douloureusement élaboré aux Etats-Unis, où elle vécut à partir de 1938 avec son mari, l’historien d’art Robert Goldwater (1907-1973), après une enfance française qui ne fut pas simple, vont prendre une nouvelle gifle. Comme à chaque fois, et rares sont les artistes dont on peut dire cela.


Louise Bourgeois fut la première femme à bénéficier d’une rétrospective au Museum of Modern Art de New York, en 1982. A 71 ans… Le bel âge ! Plus de la moitié des œuvres montrées à Malaga ont été conçues alors qu’elle était octogénaire, et au-delà : qu’on ne dise plus jamais que la vieillesse est un naufrage. Ce n’est pas de l’ouvrage de dame, ou alors de celles qu’on trouve chez Agatha Christie. Ainsi, quand elle écrit « I love you », c’est au fer à souder. Quand elle raconte, au contraire, « Je suis allée en enfer et j’en suis revenue. Et laissez-moi vous dire, c’était merveilleux », qui donne son titre à l’exposition, c’est par le biais d’une broderie ! Son art est subtilement violent, potentiellement mortel, et l’effet de son poison est lent.
Il a été lent aussi à se construire : l’exposition, grosso modo chronologique, le démontre avec sa première salle – en fait, la deuxième, un premier espace étant dévolu à des photos de famille, souvent touchantes, parfois instructives, généralement inédites –, intitulée « The Runaway Girl » : la jeune Louise quitte sa famille, sa langue et son pays, s’installe à Manhattan.


A la fois mentule et vulve


Au moment où son mari devient célèbre pour ses travaux sur les liens entre primitivisme et art moderne, le couple adopte un enfant, puis en conçoit deux autres. Elle peint alors une série, « Femme-maison », qui signifie aussi, en l’espèce, femme au foyer. Une gravure dans l’exposition la représente comme un hybride : la femme est dans la partie inférieure, debout, nue jusqu’au nombril. 

La partie supérieure est une maison de plusieurs étages, d’où émergent deux petits bras, et dont la façade recèle deux petits seins.

Au milieu des années 1940, elle gravit tous les étages et s’installe sur le toit de son immeuble, qu’elle transforme en atelier à ciel ouvert. Elle y travaille à d’étranges totems, dont la verticalité deviendra clairement phallique des années plus tard : en témoignent dans l’exposition un chef-d’œuvre, tant de perversité que d’intelligence plastique, Echo 1. Daté de 2007, il est à la fois mentule et vulve, thème hybride qui revient dans plusieurs sculptures très différentes. Elle-même désignait le phallus sous le vocable de « fillette », qui désigne aussi une des plus petites mesures de vin qu’on sert dans les bistrots traditionnels : au temps pour nous, messieurs…

Une autre salle est intitulée « Trauma », et on comprend vite pourquoi : en 1951, à la mort de son père, elle entreprend une psychanalyse qui durera une trentaine d’années, à dire vrai jusqu’à ce que son analyste trépasse à son tour, et les œuvres deviennent de plus en plus dérangeantes. Que dire de ce sac fendu en amande, métaphore du sexe féminin, et pendu comme un punching-ball ? Ou de Janus fleuri (1968), deux « zigounettes » accolées qui pendouillent misérablement chacune de leur côté, leur point de jonction évoquant furieusement, même chez les moins obsédés d’entre nous, une vulve elle-même pas au meilleur de sa forme ? Et encore de ces os qui servent de cintres à des chemises de nuit, de cette accumulation de seins disposés en frise (Mamelles, 1991) ou de ces poupées de chiffon rose, engagées dans une curieuse et apparemment douce partouze (Seven in Bed, 2001) ?


Hymne à la vie


Au fil des années, patiemment, Louise Bourgeois a tissé sa toile, comme le fit sa maman, morte quand Louise avait 8 ans des suites de la grippe espagnole. Elle restaurait des tapisseries dans l’atelier paternel pendant que son époux culbutait la gouvernante. Maman est d’ailleurs le titre de son œuvre la plus célèbre, et la plus diffusée dans le monde, une araignée géante (celle montrée dans le patio du Musée Picasso de Malaga fait plus de 9 mètres de haut). On retrouve le thème de l’arachnide dans un dessin ancien, accroché dans les salles : cette dernière pend d’un plafond, et prend appui avec ses pattes sur deux fenêtres ouvertes.

Une question demeure : que fait Louise Bourgeois chez Pablo Picasso, dans le musée ouvert à deux pas de sa maison natale de Malaga ? Certes, Picasso aimait les femmes, mais… le musée qui porte son nom, aussi. A l’initiative de ses responsables, dont José Lebrero Stals, qui le dirige, et de Bernard Ruiz-Picasso, petit-fils de l’artiste, le musée malaguène a montré déjà le travail de Sophie Taeuber-Arp (1889-1943) ou de la quasi inconnue artiste suédoise Hilma af Klint (1862-1944), comme la précédente une pionnière de l’abstraction. Des trois, Louise Bourgeois est peut-être la plus proche de Picasso, qui se voyait dans sa vieillesse reprocher par les critiques l’érotomanie affichée dans ses peintures. Et là, l’œuvre tardif de l’artiste prend un autre sens : d’un long règlement de comptes avec un père obsédé sexuel, il devient, comme celui de Picasso, un hymne à la vie chanté par ceux qui la savent chaque jour plus fuyante.

« He estado en el infierno y he vuelto. Y déjame decirte, fue maravilloso ». Museo Picasso de Malaga (Espagne). De 10 heures à 19 heures, jusqu’au 27 septembre, 5,50 €. Museopicassomalaga.org

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