blogspot counter

Articles, témoignages, infos sur la psychiatrie, la psychanalyse, la clinique, etc.

mardi 13 novembre 2018

« Premières solitudes » : paroles d’ados à fleur de peau

La cinéaste Claire Simon capte les conversations de lycéens, marquées par la dislocation familiale et le futur incertain.
Par Mathieu Macheret Publié le 13 novembre 2018

Temps de
Lecture 5 min.

Hugo, Manon et Tessa (de gauche à droite), élèves au lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, filmés dans « Premières solitudes » (2018), de Claire Simon.
Hugo, Manon et Tessa (de gauche à droite), élèves au lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, filmés dans « Premières solitudes » (2018), de Claire Simon. SOPHIE DULAC PRODUCTIONS / CARTHAGE FILMS
L’avis du « Monde » – à ne pas manquer
Le cinéma, ce peut être aussi simple que cela. Une caméra, une poignée de lycéens, les recoins et détours de leur établissement et, surtout, des conversations à bâtons rompus, auxquelles le dernier documentaire de Claire SimonPremières solitudes, puise toute sa matière. Ce pari d’un documentaire entièrement constitué d’échanges verbaux, l’Espagnol José Luis Guerin l’avait tenu, il y a peu, avec L’Académie des muses(2015), où il suivait une expérience de philologie menée à l’université de Barcelone.

Le film de Claire Simon rend compte, lui aussi, en quelque sorte, d’une expérience en milieu scolaire, mais d’un tout autre type. C’est sur l’invitation de Sarah Logereau, professeure de lycée engagée dans l’enseignement artistique (on lui doit déjà le projet pédagogique à l’origine du film Swagger, d’Olivier Babinet en 2016), que la réalisatrice est intervenue au lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) en vue de tourner, dans le cadre d’un atelier artistique, un court-métrage avec les élèves de première en spécialité cinéma. Le court est devenu un long, fabriqué avec l’assistance technique des lycéens, qui se sont retrouvés à la fois derrière et devant la caméra.
Premières solitudes, tout comme le film de Guerin, part d’une idée forte : la parole suffit à habiter tout un film car elle constitue un monde en soi où se reflète la réalité extérieure. Dans l’enceinte du lycée, mais parfois aussi ailleurs (dans la rue, le bus, au café, à Paris), les élèves, filles et garçons, se réunissent, souvent à deux ou trois, plus rarement avec un adulte (parent ou personnel de l’établissement), et discutent, sur un registre de confidence ou d’aveu, de leurs doutes et de leurs blessures intimes.

Imaginaire « généalogique »

Chaque scène se conçoit selon un dispositif de dialogue, ouvert dans les lieux ordinaires du lycée ou sur les trajets usuels des élèves, comme autant de petites poches d’intimité et d’épanchements, blotties ici ou là dans les coulisses du temps scolaire (un temps qui reste majoritairement hors champ). Au fil des conversations se dessine quelque chose de l’imaginaire « généalogique » de l’adolescence, cet âge de l’entre-deux par excellence, sans cesse tendu entre ses origines et son devenir.
D’une simplicité remarquable, le film réduit son expression à quelques traits essentiels dont il maintient le cap tout du long : l’élection d’espaces propres à accueillir la discussion, la formation des duos ou trios contrastés d’adolescents, l’attention portée aux visages de ceux-ci, mais aussi à leurs timbres de voix, à leurs intonations singulières. Cette simplicité ne doit pas masquer une complexité plus profonde, à savoir l’ingéniosité avec laquelle Claire Simon fait advenir la parole des élèves, une parole sensible et à fleur de peau : c’est bien parce que les questions ne viennent que d’eux-mêmes, dans un rapport de confiance et d’égalité installé par la caméra, qu’ils se dévoilent tant et si bien, touchent si souvent juste, vont parfois droit à l’émotion (un grand gaillard nommé Hugo fond en larmes dès qu’il évoque son père), dans une sorte de maïeutique douce et réciproque. Sans lui imposer de dramaturgie, sinon celle d’un interstice entre les cours et la vie de famille, le film suscite un regard sur l’adolescence qui n’est pas seulement extérieur, mais provient aussi d’elle-même.
« Premières solitudes » (2018), un documentaire de Claire Simon, tourné au lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne.
« Premières solitudes » (2018), un documentaire de Claire Simon, tourné au lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. SOPHIE DULAC PRODUCTIONS / CARTHAGE FILMS
Si la parole trône au centre du dispositif, auréolée de tout le charme de la loquacité adolescente, marquant des degrés divers de timidité ou d’effusion, elle n’en trace pas moins un certain récit collectif avec ses invariants et ses traumas partagés. Au cœur des doutes et du malaise dont les élèves se font part revient sans cesse le motif de la dislocation familiale : le divorce des parents, la distance des pères qui quittent le foyer, la difficulté à parler avec des mères trop occupées, et, plus largement, le rapport problématique aux origines (l’une des élèves, d’origine nigérienne, raconte son adoption avec gêne ; une autre regrette d’avoir dû quitter Paris pour s’installer en banlieue).
Film ouvert, à la fibre délicatement anthropologique, « Premières solitudes » marque le retour de Claire Simon à l’école, vingt-six ans après les formidables « Récréations »
Quelque chose du paradis perdu de l’enfance recoupe l’union mythifiée des parents, à laquelle on craint d’avoir mis fin simplement en naissant, en étant là. Angoisse récurrente dont le film sonde l’autre versant, à savoir comment cette génération, confrontée très tôt à la fragilité des relations entre adultes, se projette elle-même dans l’amour, le couple et la perspective de faire des enfants. Les réponses sont évidemment diverses, car émanant d’expériences irréductibles les unes aux autres, mais dont les lignes de partage restent les contours les moins franchissables des « solitudes » ici sondées.
Film ouvert, à la fibre délicatement anthropologique, Premières solitudes marque en tout cas le retour de Claire Simon à l’école, vingt-six ans après les formidables Récréations (1992), qui ressort en même temps en version restaurée. Alors que le premier se niche dans les recoins du lycée, le second investit une cour de maternelle au moment où les bambins sont lâchés hors de la classe.
Tourné à hauteur d’enfants, le film plonge dans leurs jeux comme en apnée, au cœur de ce territoire où les récits s’inventent et se renversent d’un moment à l’autre, tout comme les rapports de domination qui les sous-tendent. Dans ce chaos de pulsions incontrôlées et d’imagination créative, rien n’est stable, tout se bouscule, les moindres rôles s’endossent et s’arrachent sur-le-champ. L’enfance y apparaît sous un jour étonnant : à la fois familière et insondable, proche et démesurément lointaine. Le film culmine dans une scène d’anthologie où une petite fille terrorisée, narguée par ses copines, apprend à grand-peine à sauter par-dessus un banc. La solitude constitutive de l’enfance était déjà entièrement là, intacte, en une scène primitive d’envie et d’effroi qui n’aura jamais été saisie avec tant d’acuité.
Premières solitudes (2018) et Récréations (1992), documentaires français de Claire Simon (1 h 40 et 0 h 54). Sur le Web : www.sddistribution.fr/film/premieres-solitudes/131

Aucun commentaire: